S’il était en cette occasion le moment de dire la messe, tant pis, je vais sermonner un peu à sert-marmoner :
Ah, Jésus, suicidé de la société, c’est-à-dire sacrifié pour la collectivité, ou n’aurait-il pas existé autrement que comme simple mortel, qu’on l’aurait inventé, puisque Dieu est le seul être qui, pour régner n’a même pas besoin d’exister (sic). Son histoire a fait un malheur, au sens de « faire un tabac », c’est-à-dire d’une renommée à grande échelle. Autrefois, on nommait « athée » non pas celui qui ne croyait pas en l’existence de quelque dieu, mais celui qui ne souscrivait pas à la religion officielle. Alors au sens de ne pas être en conformité avec la règle sociale de son temps, Jésus et d’autres théistes étaient bel et bien des athées ! La Sainte Inquisition condamna l’hérésie cathare, tandis que dans la confusion de mon esprit, la Sainte Inquisition brûla des athées – la vie est de brûler les questions (sic) : certes, il convient tout de même de ne pas trop exagérer ! Ces athées étaient pourtant théistes ! L’homme est un être pour la mort (sic) – il convient certes de ne pas trop exagérer, sous prétexte qu’il faille dire qu’il y mette aussi un petit peu du sien (à être pour la mort).
Et enfin le sermon, le sermon, le sermon – et que vienne ma messe ! Je me gausse à traiter le serment d’Hippocrate de sermon d’hypocrite, mais que voici un sermon d’Antonin Artaud comme il me plait de réciter à nouveau :
A MONSIEUR LE LÉGISLATEUR
DE LA LOI SUR LES STUPÉFIANTS
Monsieur le législateur,
Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con. Ta loi ne sert qu'à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l'étiage toxicomaniaque de la nation parce que :
1) Le nombre des toxicomanes qui s'approvisionnent chez le pharmacien est infime;
2) Les vrais toxicomanes ne s'approvisionnent pas chez le pharmacien;
3) Les toxicomanes qui s'approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades;
4) Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux;
5) Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés;
6) Il y aura toujours des fraudeurs;
7) Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion
8) Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu'on leur foute la paix.
C'est avant tout une question de conscience. La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l'inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes; c'est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun. Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d'action contre ce fait de conscience: à savoir, que, plus encore que de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de vacuité mentale qu'il peut honnêtement supporter.
Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m'enlèvera jamais, c'est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j'ai perdu ma lucidité, la médecine n'a qu'une chose à faire, c'est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l'usage de cette lucidité.
Messieurs les dictateurs de l'école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés: il y a une chose que vous devriez mieux mesurer; c'est que l'opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l'avoir perdue.
Il y a un mal contre lequel l'opium est souverain et ce mal s'appelle l'Angoisse, dans sa forme mentale, médicale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez,
L'Angoisse qui fait les fous.
L'Angoisse qui fait les suicidés.
L'Angoisse qui fait les damnés.
L'Angoisse que la médecine ne connaît pas.
L'Angoisse que votre docteur n'entend pas.
L'Angoisse qui lèse la vie.
L'Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.
Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n'ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en mal-façon, docteurs. sages-femmes. inspecteurs-doctoraux, le droit de disposer de mon angoisse, d'une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l'enfer.
Tremblements du corps ou de l'âme, il n'existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d'arriver à une évaluation de ma douleur plus précise, que celle, foudroyante, de mon esprit ! Toute la science hasardeuse des hommes n'est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.
Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n'est pas par amour des hommes que tu délires, c'est par tradition d'imbécillité. Ton ignorance de ce que c'est qu'un homme n'a d'égale que ta sottise à le limiter. Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi.
SUR LE SUICIDE
Avant de me suicider je demande qu'on m'assure de l'être, je voudrais être sûr de la mort. La vie ne m'apparaît que comme un consentement à la lisibilité apparente des choses et à leur liaison dans l'esprit. Je ne me sens plus comme le carrefour irréductible des choses, la mort qui guérit, guérit en nous disjoignant de la nature, mais si je ne suis plus qu'un déduit de douleurs où les choses ne passent pas ? Si je me tue, ce ne sera pas pour me détruite, mais pour me reconstituer, le suicide ne sera pour, moi qu'un moyen de me reconquérir violemment, de faire brutalement irruption dans mon être, de devancer l'avance incertaine de Dieu. Par le suicide, je réintroduis mon dessin dans la nature, je donne pour la première fois aux choses la forme de ma volonté. Je me délivre de ce conditionnement de mes organes si mal ajustés avec mon moi, et la vie n'est plus pour moi un hasard absurde où je pense ce que l'on me donne à penser. Je choisis alors ma pensée et la direction de mes forces, de mes tendances, de ma réalité. Je me place entre le beau et le laid, le bon et le méchant. Je me fais suspendu, sans inclination, neutre, en proie à l'équilibre des bonnes et des mauvaises sollicitations.
Car la vie elle-même n'est pas une solution, la vie n'a aucune espèce d'existence choisie, consentie, déterminée. Elle n'est qu'une série d'appétits et de forces adverses, de petites contradictions qui aboutissent ou avortent suivant les circonstances d'un hasard odieux. Le mal est déposé inégalement dans chaque homme, comme le génie, comme la folie. Le bien, comme le mal, sont le produit des circonstances et d'un levain plus ou moins agissant.
Il est certainement abject d’être créé et de vivre et de se sentir jusque dans les moindres réduits, jusque dans les ramifications les plus impensées de son être irréductiblement déterminé. Nous ne sommes que des arbres après tout, et il est probablement inscrit dans un coude quelconque de l'arbre de ma race que je me tuerai un jour donné.
L'idée même de la liberté du suicide tombe comme un arbre coupé. Je ne crée ni le temps, ni le lieu, ni les circonstances de mon suicide. Je n'en invente même, pas la pensée, en sentirai-je l'arrachement ?
Il se peut qu'à cet instant se dissolve mon être, mais s'il demeure entier, comment réagiront mes organes ruinés, avec quels impossibles organes en enregistrerai-je le déchirement ?
Je sens la mort sur moi comme un torrent, comme le bondissement instantané d'une foudre dont je n'imagine pas la capacité. Je sens la mort chargée de délices, de dédales tourbillonnants. Où est là dedans la pensée de mon être ?
Mais voici Dieu tout à coup comme un poing, comme une faux de lumière coupante. Je me suis séparé volontairement de la vie, j'ai voulu remonter mon destin !
Il a disposé de moi jusqu'à l'absurde, ce Dieu; il m'a maintenu vivant dans un vide de négations, de reniements acharnés de moi-même, il a détruit en moi jusqu'aux moindres poussées de la vie pensante, de la vie sentie. Il m'a réduit à être comme un automate qui marche, mais un automate qui sentirait la rupture de son inconscience.
Et voici que j'ai voulu faire preuve de ma vie, j'ai voulu me rejoindre avec la réalité résonnante des choses, j'ai voulu rompre ma fatalité.
Et ce Dieu que dit-il?
Je ne sentais pas la vie, la circulation de toute idée morale était pour moi comme un fleuve tari. La vie n'était pas pour moi un objet, une forme; elle était devenue pour moi une série de raisonnements. Mais des raisonnements qui tournaient à vide, des raisonnements qui ne tournaient pas, qui étaient en moi comme des « schèmes » possibles que ma volonté n'arrivait pas à fixer.
Même pour en arriver à l'état de suicide, il me faut attendre le retour de mon moi, il me faut le libre jeu de toutes les articulations de mon être. Dieu m'a placé dans le désespoir comme dans une constellation d'impasses dont le rayonnement aboutit à moi. Je ne puis ni mourir, ni vivre, ni ne pas désirer de mourir ou de vivre. Et tous les hommes sont comme moi.
ENQUETE : on vit, on meurt, quelle est la part de volonté en tout cela ? Il semble qu’on tue comme on rêve. Ce n’est pas une question morale que nous posons :
Le suicide est-il une solution ?
Non, le suicide est encore une hypothèse. Je prétends avoir le droit de douter du suicide comme de tout le reste de la réalité. Il faut pour l’instant et jusqu’à nouvel ordre douter affreusement non pas à proprement parler de l’existence, ce qui est à la portée de n’importe qui, mais de l’ébranlement intérieur et de la sensibilité profonde des choses, des actes, de la réalité. Je ne crois à rien à quoi je ne sois rejoint par la sensibilité d’un cordon pensant et comme météorique, et je manque tout de même un peu trop de météores en action. L’existence consentie et sentante de tout homme me gêne, et résolument j’abomine toute réalité. Le suicide n’est que la conquête fabuleuse et lointaine des hommes qui pensent bien mais l’état proprement dit du suicide est pour moi incompréhensible. Le suicide d’un neurasthénique est sans aucune valeur de représentation quelconque, mais l’état d’âme d’un homme qui aurait bien déterminé son suicide, les circonstances matérielles, et la minute du déclenchement merveilleux. J’ignore ce que c’est que les choses, j’ignore tout état humain, rien du monde ne tourne pour moi, ne tourne en moi. Je souffre affreusement de la vie. Il n’y a pas d’état que je puisse atteindre. Et très certainement je suis mort depuis longtemps, je suis déjà suicidé. On m’a suicidé, c’est-à-dire. Mais que penseriez-vous d’un suicide antérieur, d’un suicide qui nous ferait rebrousser chemin, mais de l’autre côté de l’existence, et non pas du côté de la mort. Celui-là seul aurait pour moi une valeur. Je ne sens pas l’appétit de la mort, je sens l’appétit du ne pas être, de n’être jamais tombé dans ce déduit, d’abdications, de renonciations et d’obtuses rencontres qui est le moi d’Antonin Artaud, bien plus faible que lui. Le moi de cet infirme errant et qui de temps en temps vient proposer son ombre sur laquelle lui-même a craché, et depuis longtemps, ce moi béquillard, et traînant, ce moi virtuel, impossible, et qui se retrouve tout de même dans la réalité. Personne comme lui n’a senti sa faiblesse qui est la faiblesse principale, essentielle de l’humanité. A détruire, à ne pas exister.
Et pour comble de fête de joyeux non-anniversaire, après cette messe, je m’en va écouter un disque de Dalida…
Et c’est le bon moment de fumer…
Nous avons en commun nombre de formes : physiologiques, génétiquement codées… Mais nous avons aussi en commun une initiation à la littérature, à la culture, aux mathématiques, à la sociabilité, etc… Interrogeons-nous parque que nous fumes conditionnés à nous questionner, ou est-ce spontanément que nous nous interrogerions ? Il importe avant tout l’inspiration et surtout que le vieux sage fume ! Pourquoi suis-je moi et non pas un autre ? Ah ! Pour me venger de moi, puisque c’est comme ça, je vais décider de dire que je vive dans la peau d’une autre, toutes les nuits, comme il est chanté dans la chanson d’Eddy Mitchell ! Lors d’une scène de théâtre où il est question de disputes, je décide de détourner le regard de l’endroit où il est censé devoir être porté, pour observer cette fois le vide infini s’interposant entre les intervenants du discours. Mais depuis cette perversité-là, je cherche à réintroduire le sujet vivant au cœur de la thématique existentielle : il m’importe alors que le vieux sage fume actuellement ! D’où l’autre petite digression pour rappel de redisposer au centre d’intérêt, non la question fondamentale, mais le sujet auteur de la question fondamentale, je veux parler du sage : le sage a son point de vue, soit le point « . » – le « . » sage fume de l’opium inspirant sa pensée et la fumée qui en émane forme des volutes turbulentes en forme d’arabesques que l’écriture schématise par « ? » qui fut créé : le schéma du sage fumant l’« O-Pi-homme » depuis le lointain, mais que l’on assimile communément aux circonvolutions cérébrales avec les prolongements dans la colonne vertébrale, à savoir que la forme minimaliste du cerveau avec son prolongement vertébral est « ? ». Et puis le sage est centré sur l’abdomen du fait du relief du sujet ou autre manière de traduire le symbole « ? » : le symbole me semble si fort que les fumeurs préfèrent souvent trépasser plutôt que d’arrêter de fumer : « que la cigarette s’arrête ! ». Quand le sage a fini de fumer, il envoie un message rapidement pour recevoir de nouveau de l’opium, avec fax en ligne de son code génétique : « ! » qui fut créé ! C’est alors que de manière un peut enfantine, je me fredonne une chansonnette du style que je remplacerais bien mon point d’interrogation par une clé de sol ; également, je remplacerais bien mon point d’exclamation par un petit bémol… Trop de choses en commun, est-ce pour me punir de mon narcissisme que tout le monde me ressemble, que tous me soient semblables ? La baleine et le moustique jouissent d’un certain isomorphisme malgré leurs différences d’échelle, de même que l’humain octodimensionnel, on le conçoit, souffrirait de l’anthropocentrisme, au huitième degré de sa structure, va sans dire…


