Elle était là, inoffensive dans sa belle robe de plumes gris-bleu. Ses petits yeux vifs me regardaient. A mon approche, elle ne s’envola pas. Les animaux étaient mes amis, le savait-elle ? Je l’observai à mon tour en émettant des petits sifflements auxquels elle répondit.
J’étais à trois mètres d’elle. Pourquoi fis-je le geste de la mettre en joue avec mon arme ? Elle ne se soucia même pas de ma réaction. Je la voyais dans ma ligne de mire. Elle chantait toujours. Mon doigt appuya sur la détente d’un geste habituel. La détonation me fit sursauter car je croyais mon arme vide. Plus de chant…, le silence. Au pied de l’arbre elle gisait là, sanglante, le poitrail arraché par le plomb. Je ressentis une impression de vide total. Qu’avais-je fait ? Je l’avais tuée. Ce n’était pas possible. Je pris le petit corps chaud dans ma main. Une tache rouge se dessina sur ma chair comme pour me marquer de mon crime.
Je me mis à sangloter en poussant des « Oh ! Non ! ». Mes larmes tombaient sur son plumage comme pour l’imprégner de mes regrets et lui redonner vie. Il me fallut dix bonnes minutes pour me calmer. Ma carabine gisait à terre comme un objet de honte. Je me haïssais pour mon geste. Je parlais à ma mésange morte, je venais de découvrir qu’une arme tuait ; je n’avais jamais tiré sur un animal. Je les aimais beaucoup trop pour cela. Mon geste avait été accidentel, mais je ne me le pardonnais pas. J’aurais donné ma vie pour que revive cette mésange et que son chant m’accorde son pardon. Dans un geste enfantin, je lui avais creusé une petite tombe. Ce fut le plus bel enterrement que reçut un oiseau. J’avais enveloppé son corps de pétales de roses et entouré de fleurs sauvages le petit monticule que formait la terre qui la recouvrait. Une petite croix faite de brindilles indiquait comme dans les cimetières qu’ici… une vie s’était éteinte. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce fut toujours avec une certaine tristesse que je repensais à mon geste. Cette mésange, c’était peut-être ce que j’avais de bon en moi que je venais de tuer. En tous cas, jamais plus de ma vie je n’ai tiré de nouveau sur un oiseau.
Jacques Mesrine
(L’instinct de mort)



