Caligula - Albert Camus

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Caligula - Albert Camus

Messagede Prométhée le Mer Déc 08, 2004 22:17

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GALIGULA : ACTE III - SCENE VI (extrait )

Caligula , renversé un peu dans son siège , est engoncé dans son manteau . Il a l'air exténué .

Cherea : Tu m'as demandé , Caïus ?

Caligula , d'une voix faible :Oui , Cherea . Gardes ! Des Flambeaux !

Silence .

Cherea : Tu as quelquechose de particulier à me dire ?

Caligula : Non , Cherea .

Silence

Cherea , un peu agacé : Tu es sûr que ma présence est nécessaire ?

Caligula : Absolument sûr , Cherea .

Encore un temps de silence .

Caligula , soudain empressé : Mais excuse-moi . Je me suis distrait et te reçois bien mal . Prends ce siège et devisons en amis . J'ai besoin de parler un peu à quelqu'un d'intelligent .

Cherea s'assied .

Caligula, Naturel , il semble , pour la première fois depius le début de la pièce : Cherea crois tu que deux hommes dont l'âme et la fierté sont égales peuvent , au moins une fois dans leur vie , se parler de tout leur coeur - comme s'ils étaient nus l'un devant l'autre , dépouillés des préjugés , des intérêts particuliers et des mensonges dont ils vivent ?

Cherea : Je pense que cela est possible , Caïus . Mais je crois que tu en es incapable .

Caligula : Tu as raison . Je voulais seulement savoir si tu pensais comme moi . Couvrons-nous donc de masques . Utilisons nos mensonges . Parlons comme on se bat , couverts jusqu'à la garde . Cherea pourquoi ne m'aimes-tu pas ?

Cherea : Parce qu'il n'y a rien d'aimable en toi , Caïus . Parce que ces choses ne se commandent pas . Et aussi , parce que je te comprends trop bien et qu'on ne peut aimer celui de ses visages qu'on essaie de masquer en soi .

Caligula : Pourquoi me haïr ?

Cherea : Ici , tu te trompes , Caïus . Je ne te hais pas . Je te juge nuisible et cruel , égoïste et vaniteux . Mais je ne puis pas te haïr piusque je te crois pas heureux . et je ne pius te mépriser piusque je sais que tu n'es pas lâche .

Caligula : Alors , pourquoi veux-tu me tuer ?

Cherea : Je te l'ai dit : je te juge nuisible . J'ai le goüt et le besoin de la sécurité . La plupart des hommes sont comme moi . Ils sont incapables de vivre dans un univers où la pensée la plus bizarre peut en une seconde entrer dans la réalité - où , la plupart du temps , elle y entre , comme un couteau dans un coeur . Moi non plus , je ne veux pas vivre dans un tel univers . Je préfère ma tenir bien en main .

Caligula : La sécurité et la logique ne vont pas ensemble .

Cherea : Il est vrai . Cela n'est logique , mais cela est sain .

Caligula : Continue .

Cherea : Je n'ai rien de plus à dire . Je ne veux pas entrer dans ta logique . J'ai une autre idée de mes devoirs d'homme . Je sais que la plupart de tes sujets pensent comme moi . Tu es gênant pour tous . Il est naturel que tu disparaisses .

Caligula : Tout cela est très clair et très légitime . Pour la plupart des hommes , ce serait même évident . Pas pour toi , cependant . Tu es intelligent et l'intelligence se paie cher ou se nie . Moi , je paie . Mais toi , pourquoi ne pas nier et ne pas vouloir payer ?

Cherea : Parce que j'ai envie de vivre et d'être heureux . Je crois qu'on ne peut être ni l'un ni l'autre en poussant l'absurde dans toutes ses consèquences . Je suis comme tout le monde . Pour m'en sentir libéré , je souhaite parfois la mort de ceux que j'aime , je convoite des femmes que les lois de la famille ou de l'amitié m'interdisent de convoiter . Pour être
logique , je devrais alors tuer ou posséder . Mais je juge que ces idées vagues n'ont pas d'importance . Si tout le monde se mêlait de les réaliser , nous ne pourrions ni vivre ni être heureux . Encore une fois , c'est cela qui m'importe .

Caligula : Il faut que tu croies à quelque idée supérieure .

Cherea : Je crois qu'il y a des actions qui sont plus belles que d'autres .

Caligula : Je crois que toutes sont équivalentes .

Cherea: Je le sais , Caïus , et c'est pourquoi je ne te haïs pas . Mais tu es gênant et il faut que tu disparaisses .

Caligula: C'est très juste . Mais pourquoi me l'annoncer et risquer ta vie ?

Cherea: Parce que d'autres me remplaceront et parce que je n'aime pas mentir .

silence .

Caligula: Cherea!

Cherea: Oui, Caïus .

Caligula : Crois-tu que deux hommes dont l'âme et la fierté sont égales peuvent , au moins une fois dans leur vie se parler de toutleur coeur ?

Cherea: Je crois que c'est ce que nous venons de faire .

Caligula: Oui Cherea. Tu m'en croyais incapable , pourtant.

Cherea: J'avais tort , Caïus , je le reconnais et je te remercie . J'attends maintenant ta sentence .

Caligula , distrait: Ma sentence ? Ah tu veux dire .... ( Tirant la tablette de son manteau .) Connais tu cela , Cherea ?

Cherea: Je savais qu'elle était en ta possession .

Caligula , de façon passionnée: Oui , Cherea , et ta franchise elle-même était simulée . Les deux hommes ne se sont pas parlé de tout leur coeur . Cela ne fait rien pourtant . Maintenant , nous allons cesser le jeu de la sincérité et recommencer à vivre comme par le passé ....

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Voici ce qu'en écrit Camus dans l'édition américaine du Théâtre (1957) :
"La première, Caligula, a été composée en 1938, après une lecture des Douze Césars, de Suétone. Je destinais cette pièce au petit théâtre que j'avais créé à Alger et mon intention, en toute simplicité, était de créer le rôle de Caligula. Les acteurs débutants ont de ces ingénuités. Et puis j'avais 25 ans, âge où l'on doute de tout, sauf de soi. La guerre m'a forcé à la modestie et Caligula a été créé en 1946, au Théâtre Hébertot, à Paris.
Caligula est donc une pièce d'acteur et de metteur en scène. Mais, bien entendu, elle s'inspire des préoccupations qui étaient les miennes à cette époque. La critique française, qui a très bien accueilli la pièce, a souvent parlé, à mon grand étonnement, de pièce philosophique. Qu'en est-il exactement ? Caligula, prince relativement aimable jusque là, s'aperçoit à la mort de Drusilla, sa soeur et sa maîtresse, que le monde tel qu'il va n'est pas satisfaisant. Dès lors, obsédé d'impossible, empoisonné de mépris et d'horreur, il tente d'exercer, par le meurtre et la perversion systématique de toutes les valeurs, une liberté dont il découvrira pour finir qu'elle n'est pas la bonne. Il récuse l'amitié et l'amour, la simple solidarité humaine, le bien et le mal. Il prend au mot ceux qui l'entourent, il les force à la logique, il nivelle tout autour de lui par la force de son refus et par la rage de destruction où l'entraine sa passion de vivre.
Mais, si sa vérité est de se révolter contre le destin, son erreur est de nier les hommes. On ne peut tout détruire sans se détruire soi-même. C'est pourquoi Caligula dépeuple le monde autour de lui et, fidèle à sa logique, fait ce qu'il faut pour armer contre lui ceux qui finiront par le tuer. Caligula est l'histoire d'un suicide supérieur. C'est l'histoire de la plus humaine et de la plus tragique des erreurs. Infidèle à l'homme, par fidélité à lui-même, Caligula consent à mourir pour avoir compris qu'aucun être ne peut se sauver tout seul et qu'on ne peut être libre contre les autres hommes.
Il s'agit donc d'une tragédie de l'intelligence. D'où l'on a conclu tout naturellement que ce drame était intellectuel. Personnellement, je crois bien connaître les défauts de cette oeuvre. Mais je cherche en vain la philosophie dans ces quatre actes. Ou, si elle existe, elle se trouve au niveau de cette affirmation du héros : Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. Bien modeste idéologie, on le voit, et que j'ai l'impression de partager avec M. de La Palice et l'humanité entière. Non, mon ambition était autre. La passion de l'impossible est, pour le dramaturge, un objet d'études aussi valable que la cupidité ou l'adultère. La montrer dans sa fureur, en illustrer les ravages, en faire éclater l'échec, voilà quel était mon projet. Et c'est sur lui qu'il faut juger cette oeuvre.
Un mot encore. Certains ont trouvé ma pièce provocante qui trouvent pourtant naturel qu'OEdipe tue son père et épouse sa mère et qui admettent le ménage à trois, dans les limites, il est vrai, des beaux quartiers. J'ai peu d'estime, cependant, pour un certain art qui choisit de choquer, faute de savoir convaincre. Et si je me trouvais être, par malheur, scandaleux, ce serait seulement à cause de ce goût démesuré de la vérité qu'un artiste ne saurait répudier sans renoncer à son art lui-même. "
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Messagede Mara le Mer Déc 08, 2004 22:25

Merci pour cet extrait, il faut que je lise ce livre, résolument, pour que nous puissions en reparler. Le passage choisi donne vraiment envie de le lire...
Si possible, ici ou en pm, j'aimerais bien avoir ton avis sur ce livre.
pourquoi avoir fait un post sur celui-ci plutôt que sur "la chute" que tu semblais préférer à mon "étranger"?
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Messagede Prométhée le Jeu Déc 09, 2004 05:07

Mara a écrit:pourquoi avoir fait un post sur celui-ci plutôt que sur "la chute" que tu semblais préférer à mon "étranger"?


j'ai fait un post sur Caligula car c'est un livre que j'ai beaucoup apprécié , et que je desirais faire découvrir , et peut etre donner envie de lire . Mais la Chute reste pour moi l'oeuvre que j'ai le plus apprécié de Camus .

Mara a écrit:Si possible, ici ou en pm, j'aimerais bien avoir ton avis sur ce livre.


Je t'envoie ça en PM.
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