Les sociétés française et anglo-saxonne sont très différentes. Et même, il existe un gouffre entre le polar britannique et le polar américain.
Avec Fred Vargas, nous avons un auteur qui, chose rare dans ce milieu en France, a su façonner une atmosphère qui lui est propre. A tel point qu'elle finira par faire du Vergas comme Simenon faisait du Simenon. Le style de Vargas est cependant plus dense, plus riche que celui de l'écrivain belge, probablement à cause de sa formation universitaire alors que Simenon, lui, passa avant toute chose par le journalisme. Simenon réunissait une foule de petits détails et les amassait comme un pointilliste en peinture. Tandis que Vargas donne d'emblée dans une espèce de fresque qui, dans la plupart de ses romans, prend ses racines dans Paris.
Il fut une époque où Jean-François Coatmeur, qui place nombre de ses romans (plutôt noirs) en Bretagne, avait une certaine notoriété. Mais son style est plus relâché que celui de Vargas. Toutefois, pour autant que je m'en souvienne, les romans dont l'action se situait à Brest par exemple étaient vraiment pas mal faits. Mais Coatmeur est un peu comme Manchette, c'est-à-dire passé de mode.
Actuellement, un nom monte. Encore celui d'une femme : Yvonne Besson, mi-normande, mi-bretonne. L'intrigue est vive, bien menée et plus terroir qu'autre chose.
Thierry Joncquet, avec "Les Orpailleurs" et "Moloch", est un auteur français que j'apprécie aussi particulièrement. Non pour son style - qui ne casse pas des briques - mais pour l'épaisseur de ses personnages et cette ambiance presque "tangible" qui s'échappe de ses romans. Et puis, il y fait preuve de beaucoup d'humanité.
Grand auteur policier français, Pierre Magnan. Là aussi, c'est "terroir" - Magnan est du sud-est, je crois - mais les intrigues sont souvent complexes. Je te recommande : "Le Sang des Atrides - Le Tombeau d'Hélios - Le Commissaire dans la Truffière" et, de façon générale, tous les romans qui mettent en scène le héros qu'il s'est choisi, le commissaire Laviolette. Magnan est aussi l'auteur de "La Maison assassinée."
Plus vieux, souvent plus léger mais capable aussi d'aller droit au coeur de celui qui le lit, Charles Exbrayat. D'accord, on se rappelle surtout son Imogen mais ce ne sont pas là ses meilleurs ouvrages, loin s'en faut. Alors que "Vous souvenez-vous de Paco ?" et "Olé Torero !" par exemple sont de petits bijoux tristes et durs.
Simenon, je le place à part. Il tient plus du roman psychologique que du policier. Mais c'est vrai qu'il faut en avoir lu au moins "Le Chien jaune" dont l'action se situe à Concarneau ou encore "La Tête d'un Homme."
Et puis, bien sûr, je n'aurai garde d'oublier Léo Malet et son merveilleux Nestor Burma. Malet, c'est une langue volontiers argotique qu'émaillent de somptueux imparfaits du subjonctif et des personnages plus proches du roman et du films "noirs".
Les personnages de ces auteurs évoluent dans un milieu qui, en règle générale, ne nous dépayse pas puisque nous sommes nous-mêmes français ou, à tout le moins, francophones. Nous connaissons la "classe moyenne", ces petits-bourgeois (de gauche ou de droite selon l'époque) qui se poussent du coude et dissimulent toujours les mêmes tares et les mêmes squelettes dans pratiquement les mêmes placards. L'agriculteur français aussi, qui ne le connaît pas ? La différence entre la "province" et Paris - différence qui n'est pas toujours péjorative pour la première d'ailleurs - tout le monde la connaît. C'est pourquoi, tout comme Erinn, je préfère en général les romans policiers anglo-saxons.
Je distingue les Britanniques qui, depuis Conan Doyle, cultivent un art unique du policier des Américains qui ont pris un tournant décisif dans ce genre de romans lorsque Dashiell Hammett a initié ce qu'il est convenu d'appeler le "roman noir" - en traduction littérale : le "roman-dur à cuir."
Avec les Britanniques, je sais où je vais et que, souvent, la morale sera sauve. Sherlock Holmes ne m'a jamais intéressée car je le trouve trop froid - en revanche, j'apprécie les romans fantastiques de Conan Doyle. Wilkie Collins est trop victorien mais m'intéresse déjà plus. On peut dire même que "Le Mystère d'Edwin Drood" de Charles Dickens, roman inachevé, est un livre policier. Mais évidemment, le roman policier anglais entre dans son Age d'Or avec Agatha Christie.
Elle aura beaucoup d'émules : Patricia Wentworth, la mère de "Miss Silver", Ngaïo Marsh, plus "déjantée ... Ann Perry (les romans mettant Monk en scène sont plus intéressants que les autres), Ruth Rendell, que je tiens personnellement pour l'un des plus grands écrivains anglais actuels essentiellement en raison de l'incroyable profondeur psychologique à laquelle elle atteint désormais, P.D. James, toujours préoccupée par des questions de conscience intéressantes ...
Ici aussi, c'est un monde précis qui nous est montré : la "middle class" anglaise qui, n'ayant pas les mêmes bases que notre classe moyenne, nous paraît tour à tour désuète, incroyable, rassurante ... inquiétante aussi.
Aux USA, il y a les écrivains "classiques" dans le style de Patricia Cornwell - trop froide pour moi, désolée. Elisabeth George est déjà sensiblement différente puisque, américaine, elle situe tous ses ouvrages en Grande-Bretagne. "Cérémonies barbares", "Le Meurtre sur la Falaise entre autres m'ont beaucoup plu.
Et il y a les écrivains plus "noirs." Chester Himes ou Mickey Spillane, je n'ai jamais "accroché." Mais Dennis Lehane par exemple, pour moi, est un grand romancier. Westlake a un humour fou que j'aime beaucoup. Caroll O'Donnell est plus que prometteuse. Michael Connally ... Son "Dernier Coyote", pour moi, reste un chef-d'oeuvre d'amertume et de révolte.
James Ellroy est sans doute le plus grand. Il a un style que je trouve plat et volontiers répétitif. Mais quelle puissance ! Des coups de poing, le lecteur en prend un certain nombre dans ses livres mais ... il en redemande. Ce qui est bien la preuve qu'Ellroy écrit avec ses tripes. Si on veut le lire, je préconise surtout "Ma Part d'Ombre" avant toute chose. "Le Dahlia noir" est un livre proprement épouvantable - dont il faut entreprendre la lecture peut-être après "L'Affaire du Dahlia Noir" de Steve Hodell, qui vient de sortir. "Le Grand Nulle Part", il y a de quoi se mettre à genoux tellement c'est beau ...
Oui, je crois que, moi aussi, j'ai un faible pour tout le côté anglo-saxon. Mais surtout pour le dépaysement, je pense.

Ce sont les fanatiques religieux de tous poils qui ont pavé mon Enfer de bonnes intentions ...