HISTOIRES DE CERCLE – Texte inédit : La clé

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HISTOIRES DE CERCLE – Texte inédit : La clé

Messagede cercle le Lun Déc 27, 2004 21:35

HISTOIRES DE CERCLE – La clé
« Texte inédit offert à tous ceux qui sur Internet me lisent, me détestent et qui parfois, me soutiennent aussi… »





La Clé
I
Un corps aussi maigre que des baguettes de pain étalées à la manière des putains en vitrine dans les rues rouges et éclairées d’Amsterdam, le boulanger ne consomme pourtant pas de drogues. Il est un travailleur honnête qui, comme tous les matins, prend la clé et l’enfile dans la serrure rouillée. La clé tourne depuis quelque temps dans le vide. Il cherche donc le déclic. Celui qui ouvre les portes d’Ali—Baba. Son gagne pain de fourmi. Boulangerie orangée à l’extérieur et blanche à l’intérieur, de taille grande, large et profonde, elle donne de plein accès sur la nationale. De grands platanes arpentent chaque coté de la nationale. Sous les grands platanes, des voitures banals et sans attraits filent à toute allure. Dans la boulangerie, chaque visage est différent. N’importe qui peut s’arrêter. La (mot sensuré) brune à talon-aiguille, comme le vieux macho désuet aux biceps élimés par l’alcool. Mais tout le monde parle ici les mêmes mots. Les bouches sont identiques. Bonjour, au revoir et merci pour les moins grossiers. Car qui peut désigner les clients comme des gens polis ? Personne ne s’intéresse à un boulanger qui vend du pain dans une boulangerie industrielle. Alimentation sans goût. Dégoût manifeste du client ou de ce vivant-mort ! Le boulanger pense au film de Romero. Zombies encombrants. Plus de place en enfer. Et le paradis est déjà plein. Le héros du film qui est un nègre s’empare d’une grande surface – une grande surface où l’on trouve de tout : stand de tire, patinoire, restaurant, outillage, flingues, bouffe etc. Pâle reflet de ce bonheur étalé sur les pancartes électriques du bord de la nationale ; rasoirs sans fil, machine à laver en promo, ou petite chienne brune à téton pointu déambulant sur le capot de la dernière Peugeot. Et toujours cette putain de clé qui veut pas tourner. Car MOI – DEVOIR – OUVRIR – MAGASIN ! Pour vendre pain et brioche. Bonbons aux mioches. Dire bonjour, au revoir et merci. Et toujours rien devant. Car personne ne parle à un homme dévoré jusqu’à l’os par les zombies de Romero. Déchet équanoïaque des temps modernes, le boulanger appartient à cette race de chiens à demi-morts. Une production de mauvaise qualité. Un outil usé et sans avenir. Semblable à cette clé qui coince chaque jour un peu plus. Va-t-elle donc casser demain, après demain, ou peut être dans 10 ans ou jamais ? Le tâcheron cherche le déclic. Il crache sur la tige, l’astique comme on astique son gland, et l’enfile encore dans le trou de la serrure. Mais la clé est décidément rouillée et tourne dans le vide. Enfin, le boulanger secoue violemment la porte. D’un coup sec, la clé se brise dans le trou de la serrure et une partie retombe en écho sur le sol. Il pose ses mains sur ses oreilles comme pour ne pas entendre. Le son résonne jusque dans sa tête comme un bruit de cloche en boucle. Est-il devenu fou ? Question si banale pour une âme si commune. La clé a rompu. La porte s’est ouverte. La journée peut enfin commencer. Le boulanger bloque la porte d’un bout de carton passé du pied. Puis il attend patiemment l’arrivée des premiers morts-vivants. Il enfile son tablier. Ses mains se couchent lassement sur le devant de la caisse-enregistreuse. Ses yeux hagards scrutent le rien. Le soleil est déjà chaud. La nationale s’éveille. Le bruit des voitures s’intensifie et laisse peu à peu place aux bouchons polluants. Il est 6h30. La baie vitrée de la boulangerie est grande ouverte. Promos affichées sur les panneaux en ardoise posée à 20 mètres devant. Pancartes-promo postées à l’instar des putains sur les bords de trottoirs. Les premiers clients rentrent puis défilent, s’accumulant devant la caisse-enregistreuse. Les yeux du boulanger sont cernés et son front plissé. Un mal de tête l’envahit peu à peu. Il sent que dans quelques heures, cette douleur à l’origine inconnue, se sera transformée en un enfer.

II
Le boulanger transpire. La clim fonctionne et il a chaud. Sous ses bras, des auréoles jaunâtres se forment en des petits cercles concentriques. Le boulanger augmente le niveau de la clim. C’est des gouttes de sueur qui coulent maintenant de son front trop large. Il essuie du revers de sa main son front, puis sa main sur son tablier et offre un large sourire comme de coutume à ses traînées de larves urbaines identiques à ces pigeons malades échoués sur les bords de route. Le soleil tape toujours plus fort. Il est déjà dix heures. Un client aux épaules larges interpelle le boulanger.
« Ce pain est trop cuit ! » hurle-t-il.
Le boulanger a mal à la tête. Sa gorge se noue. Le rictus qu’il offrait jusqu’alors disparaît d’un coup. Ses yeux se contractent en une expression de haine saccadée. Il redresse son torse et resserre sa main droite autour de son manche à faire le pain. Etat second de dégénérescence, sa tête explose comme une bombe ! La douleur n’a plus d’effet sur lui. Il saute par-dessus la caisse-enregistreuse et bondit vers le client. Il ne voit que sa face. Un coup sec et violent en plein son front ! La barbaque tombe à genoux, puis s’étend tout entier de son corps abrupt. Du sang coule par son nez et sa bouche. Cette viande froide étalée sur le carrelage blanc et froid de la boulangerie semble s’être éteinte aussi vite qu’une bougie soufflée par le vent. Une vieille s’est évanouie à côté de son cabot à poil travaillé. Sa tête est retombée lâchement sur le sol, sa main droite toujours fixée à la laisse de son caniche glapissant. A côté de la vieille à demi-crevée, deux jeunes femmes aux fringues moulantes prennent leur jambe à leur cou. Elles tentent d’atteindre la sortie. Le boulanger en rattrape une par ses cheveux. L’autre trébuche et tombe à terre comme une merde.

III
Son esprit est enfin vidé, brutalement soulagé de ne plus entendre ce client rameuter sa bouche. Il jette alors comme un vieux chiffon la femme qu’il tenait par sa tignasse, pendant que l’autre, face à terre, aboie comme une chienne. Elle ne crie pas mais aboie ! C’est cela que le boulanger entend dans sa tête, avant de refermer la porte de son poing. Puis il appuie sur le bouton commandant la devanture électrique du magasin. Le rideau de fer tombe sur la scène. Ambiance tamisée de rigueur, le sombre s’empare des derniers reflets résistants du soleil. Le soleil est vaincu et le boulanger est un homme puissant. Des gouttes de sang perlent de son manche à faire le pain. Son mal de tête s’est envolé. Son front se décrispe enfin et sa bouche s’ouvre lentement, comme pour profiter de cet air béni remplissant la boulangerie. Les Dieux sont avec lui. Il le sent en lui. Et lui est au centre des Dieux. « Enfin j’existe ! » beugle-t-il. La vieille est toujours allongée à côté de son caniche hurlant la mort. Le boulanger lance instinctivement un coup de schlass en direction de ce cabot agité. Le cabot tombe à terre. Son crâne est fissuré sur le côté. Le sang se répand une nouvelle fois sur le sol – couleur vermeil – de la boulangerie. Les deux chiennes aux fringues moulantes se sont rapprochées l’une de l’autre et s’agrippent maintenant entre-elles. Le froc à demi-baissé, le boulanger s’avance ainsi d’un pas lent vers ses proies. Sa pâture se tient en position fœtale, leurs deux mains posées et resserrées sur leur crâne.

IV
Les oiseaux ne chantent plus. Le soleil est levé depuis longtemps. Les nuages sont absents, emportés par ce vent fort d’Espagne. Tramontane qui souffle – un peu comme si les fous avaient leur esprit guidé par cette force. Esprit tourmenté dans un tourbillon de molécule, le vent est pourtant plus que ça. Esprit lié à cet air prisonnier des pots d’échappement, il n’est en fin de compte peut-être que ça. Les voitures s’entassent sur la nationale. Et sur le parking bitumé de la boulangerie, des clients secouent d’une main ferme la grille de fer close.

Close pour la journée.

Pas de pain pour les zombies aujourd’hui. Le boulanger s’en réjouit. Sa proie est à genoux. La main agrippée à son gland, et son gland braqué en direction de sa bouche à demi-ouverte, le boulanger appuie d’une main brusque sur sa nuque. Il la force à le sucer et elle le suce donc jusqu’à chialer. Le sperme déborde vite fait de sa lie. Sur sa face, dans son cou et jusque dans son corset, ce liquide blanc se déverse comme du plâtre mou. Enfin, le boulanger bondit sur l’autre chienne. La lassitude et la fatigue ont disparu. L’énergie d’être enfin soi est à son comble. L’œil fixé sur sa poitrine qui pointe, il lui arrache son haut. Puis le bas vient tout seul. Elle se débat comme un insecte pris au piège dans une toile d’araignée. Le boulanger lui dégotte un coup de latte dans le bas ventre pour la calmer. Il la relève enfin de ses deux bras et l’assoit prés de la caisse enregistreuse. Il la défonce ainsi à coups de rein brutal. Langue pendue et baves consumées, le boulanger a la face d’un animal. Sa proie jouit. Il la sent sous lui jouir. Cette (mot sensuré) ! (mot sensuré) ! Et il l’insulte à n’en plus finir, jusqu’à l’achever avec ce qui lui reste de cartouches au fond des couilles.

V
Mais le boulanger n’est pas fou. Juste une banalité passagère. Une envie de tuer et de violer qui l’a pris, soudain, sur ses clients devenus si lointains et étrangers à sa conscience. Les arbres se penchent le long des coteaux bitumés de la nationale. Ils se courbent presque jusqu’à toucher les voitures circulant à vive allure sur cette route harcelée de pancarte-pub. Elles aussi tanguent sous la force du vent. Tramontane en ébullition, ce vent déferle contre le rideau de fer baissé de la boulangerie. La ferraille secouée émet un bruit hardcore et industriel. Les flics ont débarqué sur le parking. Leur sirène retentit dans sa tête comme un boomerang.

Urbain et violent !
Destin aporétique synonyme de finitude
Urbain et violent !

Le boulanger se détourne de sa (mot sensuré) de service. Il la laisse prés de la caisse-enregistreuse – ses yeux baissés comme de honte d’avoir joui, et sa jupe au tissu fin déchirée en lambeaux. « Ils m’arrêteront pas » se murmure-t-il. Le boulanger scrute le rideau de fer clos de la boulangerie. Dehors, la meute attend que le loup sorte de l’étable. Le bruit des freins et des portières s’intensifient. Les képis se positionnent en ligne sur le parking. Le boulanger ne peut pas les voir, mais il entend leurs pas et leurs gestes se perdrent sur le bitume. Il renifle enfin cette odeur propre aux races blafardes. Il les sent ! Ces poulets ou ces gens fades. A travers le rideau. Et il les renifle encore. Le boulanger s’imagine au dessus de ces masses dérisoires et infects.

Aujourd’hui est son jour. Son âme s’envole enfin. Comme par instinct, il bondit par-dessus la caisse-enregistreuse. Il s’empare du flingue caché derrière le comptoir pour le mettre dans sa bouche, et d’un geste bref, appuie sur la gâchette. Son corps s’écroule à la renverse.

VI
Le boulanger s’est réveillé au paradis. Les murs sont blancs-vierges. Les femmes paraissent comme des anges aux robes courtes. Des tuyaux déversent dans ses veines des litres d’un jus presque enivrant. Couché sur un lit de fer, son âme est aussi excitée que son sexe. « Suce-moi ! » vocifère-t-il en direction des anges, tout en balançant sa tête d’avant en arrière. Mais il ne peut se défaire du lit à cause de ces sangles en acier resserrées autours de ses bras et de ses jambes. C’est le docteur Simon Sarkovic, un éminent spécialiste en psychiatrie qui a été chargé du dossier. La balle a traversé le crâne du boulanger, sans qu’elle ne touche ou même n’effleure son cerveau ; seul la mâchoire a été amochée – et c’est l’hôpital de Montpellier qui l’accueille depuis maintenant 3 mois. Le docteur Simon Sarkovic a fait tout son possible pour que son patient franchisse d’abord le cap de la réanimation. Apparemment, cela a réussi. La première étape s’achève à peu prés sans heurt. Le malade émet pour la première fois un désir de parler. Sa mâchoire semble rétablie. « Nous sommes le lundi 15 » note le docteur, et il pense que c’est un progrès manifeste. « Suce-moi ! » Rabâche encore une fois le malade, ligoté à son lit d’hôpital.

VII
Le docteur est assis sur une chaise à un mètre de distance de son patient, tenant fermement entre ses mains son bloc note. Deux infirmières sont à ses côtés. « Fermez la porte ! » Ordonne-t-il à l’une d’entre elles. C’est un principe de sécurité appliqué dans ce service spécial de l’hôpital. Une fois que la porte a été ouverte, il est nécessaire de la refermer après. Un gardien est en permanence relié avec eux par télé-vidéo-caméra surveillance. Mais ce soir, le gardien n’est pas fidèle à son poste. Un film gay passe sur canal +. Il possède un décodeur pirate. Il le branche sur l’appareil hertzien de surveillance. Le gardien ne veut pas en louper une miette – chaque scène X étant prétexte à branlette. Pendant ce temps, le toubib ne lâche pas des yeux son infirmière. Son popotin se balance devant lui à l’instar d’une queue de lézard. Puis elle enfonce délicatement la clé dans le trou de la serrure. Elle la tourne un demi-tour vers la droite. Elle retire ensuite la clé. Mais la clé reste coincée dans le trou de la serrure. Sous les assauts répétés de son avant-bras, la clé cède enfin. Elle se rompt en deux et une partie retombe en écho sur le sol. Il est maintenant impossible de sortir de la chambre. Les deux infirmières et le toubib sont enfermés de l’intérieur. Sur le lit, le corps du malade se tend comme s’il était pris d’un malaise cardiaque. Les lacets d’acier resserrés autour de ses poignées et de ses chevilles cèdent d’un coup. Assis à demi-plié sur le rebord du plumard, tête basse et œil relevé et fixé sur ses proies, l’ex-boulanger est libre. La clé a une nouvelle fois rompu ! La clé a encore explosé dans sa tête ! Une partie est restée dans la serrure alors que l’autre jonche le sol. « Par qui vais-je commencer ? » Se demande le malade, ne lâchant pas du regard sa victime. L’homme au carnet de note émet des gémissements plaintifs, en même temps que sa peau se tend en des frémissements pulsatifs. Il se rétracte à demi-plié dans un coin de la pièce et se sert des femmes en blanc comme d’un bouclier, les empoignant brutalement contre lui.



Date de création : 2002, par E. Sabatie dans HISTOIRES DE CERCLE (vs non publié)
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