Peter Singer a écrit:Que tente d'accomplir le mouvement de libération animale ? On peut en énoncer le but en une seule phrase : mettre fin au parti-pris spéciste actuel qui empêche que soient pris en compte sérieusement les intérêts des animaux non humains [/b]
Ces dernières années, un certain nombre de groupes opprimés ont mené des campagnes vigoureuses pour conquérir l'égalité. L'exemple classique est le mouvement de libération des Noirs, qui réclame la fin des préjugés et discriminations qui ont fait des Noirs des citoyens de seconde catégorie. L'attrait immédiat que ce mouvement a exercé, ainsi que le succès initial, bien que limité, qu'il eut, en ont fait un modèle pour d'autres groupes opprimés. On vit alors apparaître les mouvements de libération des Américains du Nord hispaniques, des homosexuels, et de diverses autres minorités. Quand un groupe majoritaire - celui des femmes - se mit en campagne, certains pensèrent qu'on était arrivé à la fin du chemin. Il a été dit que la discrimination sexuelle était la dernière forme de discrimination universellement acceptée et ouvertement pratiquée, y compris dans ces milieux progressistes qui, longtemps, se sont vantés de leur absence de préjugés à l'encontre des minorités raciales.
Il vaut mieux toujours se garder de parler de «dernière forme de discrimination». S'il n'y avait qu'une seule chose à retenir des mouvements de libération, ce devrait être la difficulté qu'il y a à prendre conscience des préjugés cachés que peuvent receler nos attitudes envers des groupes particuliers, tant que ces préjugés ne nous sont pas mis sous les yeux par la force. Un mouvement de libération implique un élargissement de notre horizon moral, ainsi qu'une extension, ou une réinterprétation, du principe moral fondamental d'égalité. Des pratiques antérieurement considérées comme naturelles et inévitables en viennent alors à apparaître comme étant le résultat de préjugés injustifiables. Qui peut dire en toute certitude qu'aucune de ses attitudes et pratiques ne peut être légitimement remise en question ?
Si nous voulons éviter de nous compter du nombre des oppresseurs, nous devons être prêts à repenser jusqu'à nos attitudes les plus fondamentales. Nous devons les envisager du point de vue où sont placés ceux que ces attitudes, et les pratiques qui en découlent, désavantagent le plus. Si nous sommes capables de cet inhabituel retournement de point de vue, nous découvrirons peut-être alors à la base de ces attitudes et pratiques une constante, un leitmotiv, ayant pour effet systématique de servir les intérêts du même groupe - en général, il s'agira du groupe auquel nous appartenons nous-mêmes - aux dépens des intérêts d'un autre.
Et ainsi, nous réaliserons peut-être que se justifie un nouveau mouvement de libération. Le but des militants de la libération animale est de nous inciter à opérer ce retournement mental dans le regard que nous portons sur nos attitudes et pratiques envers un très grand groupe d'êtres : envers les membres des espèces autres que la nôtre. En d'autres termes, ces militants réclament que nous étendions aux autres espèces ce même principe fondamental d'égalité que la plupart d'entre nous acceptons de voir appliquer à tous les membres de notre espèce. [/color]
Je comprends parfaitement cette démarche. Pour autant, je réfute la notion d'égalité telle qu'elle est véhiculée par ce mouvement. L'égalité est pour moi une institution issue de la conscience humaine, l'égalité est un concept élaboré par l'homme pour organiser ses rapports avec le monde afin d'optimiser son potentiel existentiel.
En tant qu'humains, nous sommes détenteurs d'une puissance qui, malgré le fait qu'elle s'exprime aujourd'hui sous son jour le plus destructeur, ne doit pas faire l'objet de notre renoncement. Si étendre le principe d'égalité aux espèces animales signifie être attentif aux intérêts de ces dites espèces, je ne peux qu'y être réceptif, à cette seule condition que les moyens employés à déterminer ces intérêts ne soient pas ceux dictés par une morale coupable mais par une volonté d'harmonisation de survie de toutes les espèces (ce qui inclut une part de prédation raisonnée de part et d'autres). Ma crainte en ce domaine étant que l'on sombre une fois encore en ce domaine dans le travers moralisateur qui consistait au temps des colonies à "évangéliser" les populations autochtones d'Afrique noire au dix neuvième siècle.
L'humanité s'est intensément fourvoyé dans la destruction au nom de l'amour de l'autre... Ma crainte est que l'anti-spécisme ne soit qu'une nouvelle variante de cet instinct qui consiste à vouloir sauver ou protéger l'autre selon ses propres principes, sans considération pour sa nature même.
En guise de conclusion, ce qui me dérange réellement concernant l'anti-spécisme est sa propension à développer un ethnocentrisme qui n'avoue pas son nom, car pour prétendre défendre la cause animale, il faudrait avant tout pouvoir déterminer un langage commun entre les différentes éspèces animales et le genre humain. Or, il me semble pour l'instant que celui ci reste encore à inventer, et que tant que celui ci n'existera pas, défendre la cause animale se réduira à une simple expression de la volonté humaine, et non à un partage inter-espèce.
Ce qui n'est pas une justification des massacres perpétrés actuellement au sein de l'industrie agro-alimentaire, que l'on n'interprète pas mes propos de travers...
Toutes les luttes pour l'égalité effective sont nées de la communication entre dominants et dominés. Et il me semble pour l'instant que seule la voie humaine ait été entendue sur ce sujet.
Pour résumer, il me semble que dans la démarche anti-spéciste, il subsiste un fond de négation de la volonté de puissance qui demeure l'apanage du genre humain. Je veux dire par cela que s'il doit exister une démarche anti-spéciste, celle ci ne se fonde que sur des valeurs humaines , que celle ci ne découle pas d'un esprit universel, mais bien des sentiments développés dans la conscience propre à chaque être humain, et non d'un intérêt universel (seul l'homme a prétention à l'universalité, tandis que l'animal s'y intègre pleinement sans avoir à le démontrer par le raisonnement comme nous autres, humbles animaux dénaturés) .
En définitive, je souhaiterai que l'on comprenne mon point de vue qui considère que cette démarche anti-spéciste est avant tout une démarche de réconciliation de l'homme avec soi même, et non une philopsophie visant à défendre la cause animale.