Lettre d'une inconnue
De retour d'un voyage, un écrivain trouve dans son courrier une très longue lettre adressée "à toi qui ne m'a jamais connue".
Une femme anonyme y annonce que son enfant est mort. Si elle même disparaît, l'auteur recevra sa lettre, sinon elle la détruira.
Des années auparavant, âgée de treize ans, elle vivait dans l'immeuble qu'occupe encore le romancier. Elle s'était intéressée à lui dès l'annonce de son arrivée, à travers les objets de son déménagement. Longtemps, la fillette avait épié ses allées et venues, ses amis, ses maîtresses. Lorsque, pour la première fois il l'avait regardée, elle avait été à lui, plus rien d'autre n'avait existé.
Sa mère s'était remariée et il lui avait fallu aller pendant deux ans habiter à Innsbruck. Mais, dès que son âge le lui avait permis et malgré la générosité de son beau-père, elle avait travaillé à Vienne.
Soir après soir, elle guettait l'homme; chaque jour, à mesure que sa sensualité s'éveillait, elle devenait plus jalouse des femmes qui l'accompagnaient. Enfin, il la vit. Il lia connaissance. Elle accepta aussitôt un dîner et l'accompagna chez lui après le repas. Trompé par la facilité avec laquelle elle s'était laissée séduire, il ne s'aperçut même pas qu'elle lui offrait sa virginité.
Trois jours plus tard, il lui donnait quelques roses blanches et partait en voyage en ayant promis de lui écrire.
L'enfant fut conçu durant ces trois nuits. Jamais le volage écrivain ne se manifesta et, lorsqu'il revint à Vienne, la jeune femme ne voulut pas l'importuner.
Son enfant naquit dans la misère à l'hôpital. Jamais elle ne tint rigueur à cet homme, pas plus qu'elle ne se sentit coupable. Elle n'en voulut qu'à Dieu d'avoir voulu ce sacrifice absurde.
Chaque année, au moment de son anniversaire, elle envoyait des roses blanches à l'écrivain.
Pour donner à son fils une vie aisée et parce qu'elle ne voulait rien devoir à son beau père, elle devint une femme entretenue et collectionna les protecteurs empressés sans jamais accepter d'épouser aucun d'entre eux. Dans la vie brillante qu'elle menait, elle rencontra souvent son amour, mais il ne reconnut dans cette femme richement parée ni la gamine de l'escalier, ni la jeune employée qu'il avait autrefois séduite.
Un soir, dans une boite de nuit, il l'avait regardée avec insistance. Elle l'avait rejoint dehors et, plantant là son ami, l'avait accompagné chez lui. Quatrième nuit d'amour. Mais elle n'était toujours qu'une aventure anonyme.
Au petit matin, il avait annoncé qu'il partait en voyage et, dans le miroir, elle l'avait vu glisser une liasse de billets dans son sac. Son amour la payait comme on paie une prostituée.
En sortant, elle avait donné la liasse au vieux domestique qui, lui, sut reconnaître la petite voisine et montra qu'il comprenait son don.
Leur enfant, est parti pour un voyage dont il ne reviendra pas. Elle n'a plus personne à choyer ni à attendre.
Elle demande simplement qu'à chacun de ses anniversaires il s'achète des roses blanches puisqu'elle ne sera plus là pour le faire.
L'écrivain ne réussit à se souvenir d'aucune de ses rencontres avec cette femme. Mais, voyant que le vase est vide alors que c'est justement le jour de son anniversaire, il sent soudain que quelqu'un vient de mourir.
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