TEMPS FORT
Le Temps I Article
Musique en ligne: l'essor spectaculaire du téléchargement légal
Dopées encore par la téléphonie mobile ou la traque du piratage, les ventes ont triplé en un an. La 40e édition du marché mondial de la musique (Midem), qui s'ouvre aujourd'hui à Cannes, y voit d'alléchantes perspectives
Olivier Horner
Samedi 21 janvier 2006
De balbutiant à émergent et peut-être salvateur. C'est en tout cas le changement de statut qu'a connu le téléchargement légal en l'espace d'un an. Entre fin 2004 et fin 2005, les ventes mondiales de musique numérique ont triplé, à 1,4 milliard d'euros: soit 2,1 milliards de francs. «Une nouvelle vague du commerce digital, du téléphone portable à la radio, déferle à travers le monde. Et la musique en est le moteur», s'est réjouie jeudi la Fédération internationale de l'industrie phonographique (IFPI), qui publiait son rapport annuel des chiffres clés du marché de la musique numérique. Dont le boom est désormais avéré. En marge de l'ouverture ce samedi à Cannes de la 40e édition du Marché international du disque et de l'édition musicale (Midem), l'organisme fédérant quelque 1450 maisons de disques brosse ainsi d'alléchantes perspectives de développement pour ce secteur aussi naissant qu'en mutation. Même s'il ne représente que 6% en valeur du chiffre d'affaires total d'une industrie musicale par ailleurs encore en recul: 13,2 milliards de dollars au premier semestre 2005 contre 13,4 à la même période en 2004.
Reste que les ventes de musique en ligne, réalisées par les disquaires agréés d'Internet comme l'iTunes Music Store d'Apple par exemple, ont connu un spectaculaire essor. Dopées tant par le succès des baladeurs numériques (l'iPod en tête) que par la disponibilité de 335 sites de téléchargement licite à travers le monde (50 de plus qu'en 2004) et par les 20000 poursuites engagées par l'IFPI contre les réseaux illégaux de partage de fichiers (P2P) et leurs utilisateurs (lire ci-dessous). Autant d'actions dissuasives contre le piratage que les associations nationales regroupant éditeurs et producteurs de musiques comptent bien étendre l'an prochain.
Les ventes du répertoire musical en ligne représentent désormais 60% du chiffre d'affaires du secteur. Les 40% restant provenant de la téléphonie mobile, dont les téléchargements de sonneries constituent une manne prépondérante et, surtout, en net boom (+ 400 millions de dollars). Selon l'IFPI, 420 millions de chansons ont été téléchargées en 2005, contre 200 millions en 2004 et 20 millions en 2003. Une multiplication par vingt en deux ans! Tandis que le catalogue licite à disposition dans le juke-box internet est composé, quant à lui, de 2 millions de chansons: deux fois plus de titres que l'an dernier, mais toujours une goutte d'eau dans l'océan sonore de la Toile dominé par les pirates! Le téléchargement illégal aurait subi un fléchissement en 2005, en regard d'une année 2004 qui faisait état de 760 millions de titres disponibles sur les plates-formes d'échange P2P.
Ce bond du marché numérique s'est accompagné évidemment de profonds bouleversements des pratiques de consommation, ainsi que de la multiplication et la diversité des offres musicales grâce au podcasting, à l'Internet haut débit, à la vidéo à la demande, aux téléphones portables de troisième génération (3G), aux consoles de jeux vidéo qui accueillent les fichiers musicaux, etc.
A cette dématérialisation de la musique à tout va s'ajoute aussi un nombre croissant d'intermédiaires, fournisseurs d'accès ou de technologies, qui ne se soucient guère de musique. Jungle qu'il paraît urgent de structurer au risque de voir artistes et consommateurs en subir les conséquences en fin de chaîne. Les maisons de disques, qui auraient souhaité un temps relever le prix de vente d'un titre acquis en moyenne jusqu'ici à 1,50 franc, touchent d'après les études menées 61% du prix de la transaction. Contre 6% au disquaire digital, 7% à la société nationale de collecte des droits d'auteur et 3% seulement à l'artiste (voir ci-contre).
Des voix grondent aussi chez les consommateurs pour fustiger la cherté de ce 1,50 franc déboursé sur un site légal pour une chanson. En arguant que l'industrie économise des milliards en frais de fabrication et de distribution, et que ces gains ne sont pas transférés aux artistes et consommateurs. De plus, le titre acquis ne peut être copié vers un baladeur ou un ordinateur que de façon limitée. Ce à quoi la branche musicale rétorque que la numérisation des répertoires et le codage des fichiers engendrent aussi des coûts. Ce d'autant que ces investissements ne dispensent pas de la recherche et de la production de nouveaux talents, ni de leur promotion. Sans oublier que 15 francs pour 10 chansons, grosso modo le contenu d'un album, n'est pas onéreux au regard du prix de vente d'un CD en magasin; en dehors du fonds de catalogue (disques anciens ou peu demandés) des éditeurs et distributeurs.
Pour l'heure, les marchés digitaux et physiques cohabitent et fonctionnent avant tout de façon complémentaire. Le premier mettra sans doute des années encore à supplanter le second, comme le CD a mis des lustres à détrôner ce vinyle qui fait toujours résistance. L'absence de compatibilité entre fichiers et lecteurs numériques, et donc les limites de transferts inhérentes, posera sans doute encore longtemps problème. Sans compter que les législations en matière de redistribution des droits d'auteur (licence globale vs licence individuelle) ne sont pas uniformisées. Bien culturel de consommation phare et quasi universel, la musique devrait résonner encore de fréquentes dissonances. Malgré l'essor avéré du téléchargement légal, l'industrie musicale se situe à un moment clé. Où les enjeux à venir apparaissent aussi colossaux que versatiles. Quelle que soit la position occupée dans cette chaîne qui ressemble furieusement à un serpent de mer .
Des dizaines de plaintes pénales en cours en Suisse
L'IFPI poursuit des dizaines de pirates. Les fournisseurs d'accès refusent de coopérer.
Anouch Seydtaghia
Quatre plaintes pénales déposées, quinze autres en cours, et cinquante prévues pour février... Les majors de la musique avaient promis qu'elles frapperaient fort en Suisse (LT du 16.11.2005). Elles semblent tenir parole. La Fédération internationale des producteurs de phonogrammes et vidéogrammes (IFPI) a bel et bien démarré sa campagne de poursuite «Game Over» annoncée en novembre dernier. But de l'opération: attaquer désormais les internautes qui téléchargent gratuitement de la musique via les réseaux d'échange. L'IFPI a réussi à identifier les fournisseurs d'accès suisses par lesquels les pirates téléchargent ces morceaux. «Nous leur avons écrit pour qu'ils demandent à leurs clients incriminés de nous contacter, mais ils ont tous refusé de le faire, explique Parisima Vez, porte-parole de l'IFPI en Suisse. Du coup, nous avons été contraints de déposer des plaintes pénales contre inconnu, mais adressées aux fournisseurs d'accès. C'est regrettable, mais c'est le seul moyen pour que ces derniers soient obligés de révéler l'identité de leurs clients qui sont les personnes que nous voulons poursuivre.»
L'IFPI voudra réclamer des montants entre 1000 et 9000 francs aux internautes poursuivis. «Une fois que nous serons en contact avec eux, nous chercherons avant tout un règlement extrajudiciaire, poursuit Parisima Vez. Nous voulons qu'ils effacent les fichiers téléchargés, qu'ils paient des dommages-intérêts, et qu'ils s'engagent à ne pas récidiver.» Pourquoi Bluewin ne répond-il pas aux injonctions de l'IFPI? «Légalement, nous ne pouvons fournir ces informations qu'au Bureau des tâches spéciales, à Berne, affirme Christian Neuhaus, porte-parole de Swisscom/Bluewin».
Il est bien sûr trop tôt pour dire si les menaces de l'IFPI ont déjà des répercussions sur les habitudes des pirates helvétiques. Au niveau mondial, il semble que les téléchargements illégaux ne faiblissent pas, bien au contraire. Selon la société de recherche américaine BigChampagne, 6,98 millions d'Américains étaient en moyenne connectés simultanément à des réseaux d'échange. Ils étaient 5,5 millions en 2004, et 3,2 millions en 2003. Au niveau mondial, BigChampagne observe une évolution similaire, avec 9,5 millions de personnes connectées en décembre 2005.
Où acheter ses chansons sur Internet?
L'iTunes Music Store d'Apple demeure le meilleur site actuel.
Anouch Seydtaghia
Cinq sites principaux se partagent le marché suisse de la musique en ligne. Mais, hormis Apple et Sony, les autres se ressemblent comme deux gouttes d'eau car ils s'approvisionnent tous par la firme allemande OD2. L'ensemble de ces sites proposent l'écoute gratuite de l'ensemble des titres, ou alors pour un centime l'unité. Tour d'horizon.
iTunes Music Store (Apple)
Plus de 600 millions de chansons vendues, un catalogue de deux millions de titres. Numéro un par les chiffres, le magasin d'Apple l'est aussi par sa simplicité. Accessible simplement via le logiciel gratuit iTunes (aussi pour PC), il est le plus facile à utiliser. Apple propose aussi des centaines de podcasts gratuits, des bandes-annonces de films. Aux Etats-Unis, des séries TV sont déjà en vente via iTunes. Revenons à la musique: une chanson coûte 1,50 franc, un album 15 francs. Format audio: AAC.
http://www.apple.com/fr/itunes/music
Connect (Sony)
Un processus d'installation du logiciel SonicStage long et compliqué, pas de version en français pour la Suisse, Sony déçoit. La navigation entre les 600 000 titres est correcte. Un titre coûte entre 1,70 et 2,20 francs, un album de 16 à 19 francs. Pas forcément besoin de carte de crédit, il est possible de payer avec des cartes prépayées en vente aux guichets de poste. Attention, les titres sont au format ATRAC, lisible surtout par les baladeurs de Sony.
http://www.connect-europe.com
MSN Music (Microsoft)
Un catalogue d'environ un million de titres à consulter. Mais le petit logiciel Music Manager obligatoire est plutôt fastidieux à installer. Surprise: à la fin du processus, Microsoft suggère de se rendre sur
http://www.mycokemusic.ch pour recréditer le compte! Un bug qui s'explique sans doute par le fait que la firme OD2 fournit les catalogues de Microsoft et Coca-Cola. Un million de titres sont disponibles. Une chanson coûte 1,50 franc, un album 15 francs. Format audio: WMA.
http://www.msn.ch onglet «musique»
MyCokeMusic (Coca-Cola)
Même catalogue que Microsoft, mais le logiciel à utiliser est peu clair. Mêmes tarifs, même format audio.
http://www.mycokemusic.ch
I-m (Migros), Ex Libris
Migros se paie le luxe de proposer deux magasins de vente de musique en ligne, eux aussi alimentés par OD2. Un tarif dégressif est proposé – charger son compte de 50 francs donne droit à un crédit de 60 francs, par exemple. Sinon, les prix sont similaires à ceux des autre sites.
http://www.i-m.ch et
http://www.exlibris.ch/
musik.aspx
Made in Music
Site confidentiel, MadeinMusic.com propose les œuvres de 2000 musiciens, dont 700 Suisses, qui ont signé sur des labels indépendants. Un MP3 coûte 66 ct., un album de 15 titres 9,90 francs. C'est ce site qui alimente par exemple celui de la Fnac.
http://www.madeinmusic.com