Vous êtes-vous demandé ce qui fait qu'un individu adhère à une philosophie, à des valeurs qui lui semblent "naturelles" ou aller de soi ?
Alors que ces valeurs peuvent être opposées à d'autres valeurs partagées par d'autres individus, jugées par eux tout aussi naturelles ?
Personnellement, j'ai toujours considéré que la base d'une personnalité dépendait d'une appartenance culturelle et qu'en cela nous sommes peu libres car formatés dès le plus jeune âge par la culture de notre famille.
D'où mon intérêt pour la pédagogie multi-culturelle puis pour le management multi-culturel.
En effet et pour ma part, les conflits humains me semblent provenir souvent de conflits culturels qui nous poussent à considérer une personne ne partageant pas nos valeurs comme anormale, malade ou peu digne de confiance. De ce fait, les membres admis dans notre intimité possèdent nos valeurs et donc sont porteurs de la même culture que la nôtre.
Il ne s'agit pas pour moi de faire l'apologie d'une culture particulière (même si j'avour avoir un faible pour la mienne ), mais plutôt de permettre d'apprécier les autres cultures, de favoriser leur coexistence, voire même dans un proche futur de favoriser la fusion des cultures en ne retenant que les côtés positifs des valeurs véhiculées.
Aussi j'ai été fasciné par les travaux d'Emmanuel Todd exploitant ce point de vue sous l'angle géopolitique, mais dont les implications me semblent également devoir bouleverser notre vision de la psychologie, de la sociologie et de la philosophie. Car je crois qu'il existe en fonction des cultures plusieurs psychologies, plusieurs sociologies et plusieurs philosophies. En gros, en lisant ses bouquins, j'ai reçu un corps de théorie impressionnant que je cherchais à formaliser depuis plusieurs années sous l'angle psychologique
En effet, E Todd propose une théorie explicative des phénomèbes historiques en mettant en lumière différentes cultures issues du milieu familial. L'histoire en devient presque déterministe.
Mais ses travaux peuvent également fournir une théorie des philosophies, idéologies, psychologies permettant de se situer à un niveau de description et compréhension supérieur.
Je vais tenter ici de vous présenter son approche que je crois très intéressante en prenant certaines libertés de simplification et d'ajouts de compléments.
Tout d’abord, Emmanuel Todd part du principe séduisant que l’homme est éduqué par son milieu familial et donc formaté en vertu des valeurs de sa famille. Ses relations avec ses parents préfigurent celles avec l’Etat ; ses relations avec ses frères et sœurs, celles avec les citoyens.
Par exemple, un père autoritaire induit la vision d’un Etat fort, une relation égalitaire avec ses frères et sœurs, une égalité entre les citoyens.
Si l’enfant est en révolte avec sa famille, il n’échappe pas à cette culture locale car il la retrouve (ou du moins dans une zone culturelle homogène) parmi ses camarades d’école et également leurs familles.
Pour l’Europe de l’Ouest, Emmanuel Todd propose une segmentation des systèmes familiaux à l’aide de deux variables privilégiées distinctes :
-l’autorité/ la libéralité des parents envers les enfants, mesurée en fonction de la corésidence des générations en milieu rural (grand-père, père et enfants en un même foyer étant un signe d’autorité)
-l’égalité/inégalité des enfants (étude des coutumes testamentaires égalitaires ou inégalitaires)
ce qui nous donne quatre types de systèmes familiaux
libéralité+égalité : la famille nucléaire égalitaire – cliché : les latins
rapport à la terre : ouvriers agricoles/grandes exploitations
idéologies (association aux dominés/dominants) : anarchisme/ libéral-militarisme
descriptif culturel : Rousseau, les droits de l’homme
libéralité+inégalité : la famille nucléaire absolue – cliché : les anglo-saxons rapport à la terre : fermage/ rentier
idéologies (association aux dominés/dominants) : travaillisme~syndicalisme/droite libérale
descriptif culturel : utilitarisme, Rawls (égalité des chances)
autorité+égalité : la famille communautaire – cliché : les russes ou méditerranéens rapport à la terre : métayage (propriétaire touchant une partie de la récolte)/ propriétaire dirigeant
idéologies (association aux dominés/dominants) : communisme/fascisme (dictature de droite non raciste)
descriptif culturel : Troyat, et bien sûr l’idéologie communiste
autorité+inégalité : la famille souche – cliché : les allemands rapport à la terre : petite propriété familiale
idéologies (association aux dominés/dominants) :socialisme/droite nationaliste à tendances ethnocentriques
descriptif culturel : Luther, Hegel
L’égalitarisme induit de plus la notion de l’homme universel et souvent des idéologies considérées comme applicables par toute l’humanité. Au contraire, la notion d’inégalité segmente les citoyens en classes sociales distinctes, et introduit des hiérarchies entre les peuples (inégalité forte) ou du moins un différentialisme (inégalité faible).
L’autorité implique une très bonne transmission culturelle (enfants partant plus tard du foyer familial, bien plus éduqués), voire une obsession de transmissions aux générations suivantes, qui doivent continuer le travail des anciens. Au contraire, dans une famille égalitaire, l’enfant doit partir très tôt du milieu familial et se faire ses propres expériences et sa propre philosophie. La priorité est accordée à son indépendance, mais la transmission culturelle y est moindre.
Mais voyons plutôt des applications politiques et historiques de ces différentes cultures familiales et le rôle de l’inconscient culturel dans les prises de position politiques. La carte suivante propose une décomposition géographique pour l’Europe de l’Ouest en fonction des systèmes familiaux majoritaires par département ou équivalent.
Tout d’abord, on s’aperçoit que les nations n’ont pas conduit à une homogénéité des systèmes familiaux, lesquels sont stables depuis plus de 500 ans. Cette carte a été réalise par superposition d’études de données recueillies de 1850 à 1980.
Emmanuel Todd propose de lier l’apparition de ces cultures à l’accès à la civilisation. La famille latine (nucléaire égalitaire) est pour lui liée à d’anciennes zones d’implantation romaines. La famille communautaire serait la continuatrice de la culture étrusque. La famille souche (en Allemagne) proviendrait des invasions barbares des années 300-500, celle du sud-ouest français pourrait être antérieure à la conquête romaine. Enfin, la zone de la famille nucléaire absolue rappelle le royaume maritime de Cnut le Grand (XIè siècle), alliant le Danemark, l’Angleterre et la Norvège.
A l’aide de cette simple carte, et de quelques concepts supplémentaires (diffusion lente de l’alphabétisation à partir d’un axe Suède-Suisse, et l’éloignement géographique de Rome), Emmanuel Todd nous ré-explique les positionnements politiques à partir d’affrontements culturels. Le déterminisme y est hallucinant !
Par exemple alors que vers 1500 toute l’Europe de l’Ouest est chrétienne, la famille souche allemande dont la noblesse allemande, ayant une grande avance culturelle, et étant éloignée de Rome, rejette l’autorité du Vatican et affirme clairement sa revendication identitaire inégalitaire, à travers le protestantisme : il y a des élus de Dieu et les autres sont damnés. Face à cet inégalitarisme et cette révolte, la Contre-réforme se redéfinit comme égalitariste.
La doctrine inégalitaire séduit immédiatement les zones d’implantation de la famille souche et est rejetée par la famille nucléaire égalitaire, qui rejoint la contre-réforme.
En effet, le calvinisme touche le sud-ouest français ainsi que le centre de la vallée du rhône, la Hollande, la guerre des paysans touche le sud de l’Allemagne et l’Autriche. Toutes ces zones sont clairement sous domination de la famille souche.
A l’opposé, la ligue catholique s’implante dans les régions égalitaristes que sont le grand bassin parisien ainsi que la côte méditerranéenne.
Autre exemple lors de la Révolution française. Le nord de la France (famille bnucléaire égalitaire) est alors beaucoup plus alphabétisé que le sud (famille souche). Les valeurs de liberté et d’égalité sont donc boostées et vont donner la devise de notre république. Mais certaines régions françaises s’inscrivent dans l’espace contre-révolutionnaire. Si l’on prend la carte de refus de la constitution civile du clergé (serment de fidélité des prêtres à la Constitution), les zones de refus majoritaire mises en évidence sont : le sud ouest, le Nord, l’Alsace (la famille souche) ainsi que la Bretagne (famille nucléiare absolue), ce qui représente l’espace inégalitaire français.
Aussi il a toujours existé et il existe non pas une, mais deux Frances. La France « officielle », nucléaire-égalitaire (~45 % de la population) mais aussi une France de l’ombre, la souche (~30 % de la population). Ces conflits idéologiques permanents hystérisent les affrontements politiques, aussi bien concernant la Réforme, la Révolution, mais également l’affaire Dreyfus, la relation envers l’étranger ou encore l’immigration.
Quant aux cultures minoritaires, trop faibles pour peser sur l’histoire de France, elles s’expriment généralement par des revendications d’indépendance.
C’est le cas également dans le nord de l’Espagne car le socle anthropologique espagnol est relativement uniforme. Mais l’Italie est quand à elle, un vrai cas d’étude.
Le nord-est est souche et n’est pas sans rappeler une partie d’Allemagne. Le piémont est nucléaire-égalitaire, la toscane, Rome et le centre communautaire et le sud nucléaire égalitaire.
Est-ce donc un hasard si la ligue lombarde italienne prône l’indépendance de la padanie (nord-est) ? Est-ce un hasard si M. Erminio Boso, suggère de " faire monter les nègres dans des Hercule militaires et les renvoyer chez eux ", au nom de la " défense de la race blanche " ? . Pas vraiment : une forme d’idéologie conservatrice de la famille souche tout simplement.
Le centre, dominateur et centralisateur a quand à lui fourni tous les cadres communistes et fascistes de l’Italie. Le sud par contre est plus complexe. Au rejet de l’autorité s’est combiné celui de l’Etat (incarné par les romains communautaires). Néanmoins et sans ordre, la famille nucléaire égalitaire risque l’excès de désordre (un peu comme dans l’anarchisme espagnol). Il y a donc eu un phénomène d’idéologie conservatrice violemment anti-romaine et centrée sur le clientélisme : la maffia.
Je vous ai donc présenté quelques petits exemples d’analyse politique tirés des travaux d’Emmanuel Todd, dont j’attends des critiques, commentaires et impressions, ce que cela vous inspire et si cela vous semble complètement tiré par les cheveux. Si si !
Pour ma part, cette grille d’analyse me semble intéressante et de nature à comprendre les risques de conflits et les enjeux politiques plus ou moins conscients des représentants politiques et des populations qu’ils représentent.
Et je crois que cette théorie est une mine de sujets de recherche si on l'applique à la psychologie, à la philosophie, à la socio, aux idéologies...
A plus et vous lire,
Sources : L’invention de l’Europe – Emmanuel Todd – Points C’est un livre très riche, avec près de 80 cartes, une bibliographie splendide et une orientation géopolitique. Il permet également une découverte ou revisite de l’histoire moderne des pays européens. Le sommaire en est :
- le socle anthropologique
- Religion et modernité
- Mort de la religion, naissance de l’idéologie
- La décomposition des idéologies (1965-1990)
Attention toutefois : c’est un livre de lecture difficile et tous ceux à qui j’ai prêté ce livre et qui n’étaient pas passionnés par les sciences politiques en ont abandonné la lecture
Un autre livre plus facile d’accès et qui expose le même type d’approche :
L’enfance du monde ; structures familiales et développement – Emmanuel Todd – Seuil
Analyse de la politique française :
La nouvelle France – Emmanuel Todd – Points
Analyse des systèmes culturels et impacts dans la politique française de la Révolution française à nos jours.



De bon matin c'est même pas la peine d'y penser
[/center]Il faut essayer beaucoup de grenouilles avant de trouver un Prince Charmant.


je suis flattayyyyyyyyyy 
