Bon ben après la photo, je vais passer rapidement à la biographie académique, pour développer les thèmes. Puis viennent des oeuvres choisies et une tentative d'explication de son combat politique en toute fin de carrière.
Tout d'abord, Pierre Bourdieu (1930-2002) est la grande figure de la sociologie française de la seconde moitié du XXème siècle, avec un rayonnement international.
Agrégé de philosophie à l'ENS en 54, enseignant de philosophie de 58 à 60 à Alger, puis maître de conférence à Lille, il rejoint l'EHESS (sciences sociales) en 64 et devient titulaire de la la chaire en sociologie du collège de France en 81. Médaille d'Or CNRS 93. Tout cela alors qu'il se considérait en marge du système académique, allant jusqu'à la critiquer ouvertement (Homo academicus, Minuit, 1984) (1)
Ses oeuvres s'inspirent de plusieurs thèmes principaux, comme les champs sociaux, l'habitus et la violence symbolique.
Le monde social est structuré en champs, qui représentent des lieux de pouvoir et de compétitions, chaque champ comportant ses symboles, ses enjeux et ses règles. Chaque individu est en concurrence au sein de son propre champ, mais le champ (ou en gros la profession) est lui-même en concurrence avec d'autres champs.
Ainsi et par exemple, un journaliste est tout d'abord membre du milieu journalistique, dont les papes sont au choix le présentateur du JT de TF1 ou encore le rédacteur en chef d'un quotidien réputé, ce milieu possédant un pouvoir (l'information) et des allégeances (les propos des maîtres sont cités par les clients, lequels en attendent protection).
Mais le journaliste ainsi que tous les journalistes défend aussi le champ journalistique contre les autres champs considérés concurrents (par exemple les universitaires lesquels peuvent représenter le champ de la connaissance) inféodé à des champs plus puissant comme les champs politiques ou encore financiers.
Au sein des champs les acteurs ont une liberté d'action dans les limites de celles reçues de par leur éducation. Entre structuralisme (les agents suivent des règles) et existentialisme (le sujet est libre), ici, l'acteur est libre mais conditionné inconsciemment de par son éducation, à partir de certaines dispositions ou habitus.
L'habitus est en quelque sorte une machine inconsciente propre à fabriquer des représentations, conditionnée par l'éducation mais non déterministe.
L'habitus (pris au sens d'un ensemble de valeurs, règles, manière de se comporter) est donc un frein à l'immersion dans un champ différent, et nous avons tendance à sélectionner les personnes de notre entourage comme ayant le même habitus. De ce fait, notre univers social n'est qu'un des multiples et infinis univers sociaux qui existent, avec nos coutumes propres, nos préoccupations propres, nos enjeux, nos réussites ou echecs propres. Les autres champs, possèdant des habitus différents, nous ne les connaissons même pas (milieu d'artisan, des chantiers, des journalistes, des musiciens, des cheminots, des universitaires, etc...), et nous nous faisons à tort un e image de l'humanité comme une projection de notre champ, ce qu'elle n'est pas.
Enfin, les hiérarchies dans ces champs voire hors ces champs sont maintenues par des violences symboliques, inconscientes, qui sont par définition "tout pouvoir qui parvient à imposer des signification et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force". En gros, des croyances liées à l'éducation, qui préformattent des relations et des attentes.
Par exemple, vous êtes convoqué chez le directeur et vous y allez en considérant que c'est normal. Normal en quoi ? Vous admettez donc inconsciemment que le directeur a le pouvoir de vous convoquer, pouvoir que vous ne remettrez jamais en cause: c'est une violence symbolique. Autre exemple, vous êtes enseignant et demandez qu'un élève distribue les devoirs: c'est une violence symbolique.
L'étude des violences symboliques décripte donc l'usage des instruments de pouvoir et d'interactions (dont la très grande majorité sont inconscients) entre les individus.
Son oeuvre de manière générale analyse et critique les champs de pouvoir dominants avec le but que la critique amène le changement. On lui doit par exemple des analyses et critiques du champ politique, universitaire, médiatique...
Son oeuvre est très diverse avec un travail revenant souvent à ses premières amours (l'Algérie) et inclue par exemple:
[Biblio complète en (1)]
La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement, Minuit, 1970
Ce livre traite de la violence symbolique et l'hermétisme social qu'elle engendre.
La Noblesse d'État. Grandes écoles et esprit de corps, Minuit, 1989
Hermétisme social des grandes écoles, alors que la propagande prône leur démocratisation; rapports entre ces écoles et lutte pour le pouvoir.
La misère du monde, Seuil, 1993
C'est un tableau de différents champs via des personnes interviewées, chaque interview étant compléte et analysée. C'est une invitation au voyage dans plus de 50 champs, un peu à la manière de l'émission Strip Tease. Bourdieu y montre les souffrances des individus à la fois liées à des paramètres économiques, mais aussi et surtout culturels, éducatifs et psychologiques. Un très bon bouquin de travail de champs particuliers qui peut pmermettrre à un politique de savoir ce qui est, et d'appliquer au besoin des indicateurs de souffrance dans les tableaux de bords politiques
Sur la télévision, suivi de L'emprise du journalisme, Liber, 1996
La télévision présentée comme outil d'opression symbolique, s'auto- censurant, dépolitisant, obséquieuse, homégéneisant l'information, ayant des impacts sur les autres champs et leurs positionnements, et soummise aux champs commerciaux, politiques, financiers. Une vraie saloperie quoi.
Contre-feux. Propos pour servir à la résistance contre l'invasion néo-libérale, Liber-Raisons d'agir, 1998:
Pierre Bourdieu: Si j’ai pu me résoudre à rassembler pour la publication ces textes en grande partie inédits, c’est que j’ai le sentiment que les dangers contre lesquels ont été allumés les contre-feux dont ils voudraient perpétuer les effets ne sont ni ponctuels, ni occasionnels et que ces propos, s’ils sont plus exposés que les écrits méthodiquement contrôlés aux dissonances liées à la diversité des circonstances, pourront encore fournir des armes utiles à tous ceux qui s’efforcent de résister au fléau néo-libéral.
L'engagement politique de Bourdieu est tardif mais conjoncturel: ce à quoi il s'oppose est le néo-libéralisme qui devient tout puissant au début des années 90 (Bourdieu a alors 60 ans) et contre lequel non seulement il s'oppose, mais va devenir une figure de proue voire le co-fondateur de l'alter-mondialisme.
Son apport ne réside pas dans une théorie politique ou sociale, mais dans les critiques des champs dominants (politique, médiatique, éducatif,...) et dans les éléments de compréhension qu'ils transmet à ceux qui souhaitent combattre le libéralisme, caractérisé comme fléau (voir ci-dessus au sujet de contre-feux).
Mais sa vision va également plus loin: pour lui, la lutte est avant tout sociologique
"[...] le champ artistique est le lieu où les choses les plus exceptionnelles de l'humanité se produisent. La liberté, la révolte de Baudelaire contre l'Académie, les refus opposés — des actions très courageuses. Ma crainte est aujourd'hui qu'avec la réintroduction de l'économie, on introduise en même temps subalternité et soumission. Et je crois que le lieu où ce combat sera mené est la sociologie, même si cela peut paraître bizarre. L'avant-garde devait craindre pour sa vie pour continuer — comme Baudelaire qui touchait à des choses essentielles — , et il en va de même pour la sociologie. Il y a naturellement le sociologue bureaucrate, tout comme il y eut aussi l'art bourgeois. Mais les gens qui veulent faire leur travail voient immédiatement combien la soumission d'un champ aux contraintes économiques du champ économique fait disparaître jusqu'à la possibilité de la vérité. "
[...]
Il me semble que le chercheur n’a pas le choix aujourd’hui : s’il a la conviction qu’il y a une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de délinquance, une corrélation entre les politiques néolibérales et les taux de criminalité, une corrélation entre les politiques néolibérales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appelé l’anomie, comment pourrait-il ne pas le dire ? Non seulement il n’y a pas à le lui reprocher, mais on devrait l’en féliciter. (Je fais peut-être une apologie de ma propre position...)
[...]
Le [chercheur sociologue] doit essayer d’aider les organismes qui se donnent pour mission [...] de résister à la politique néolibérale ; il doit se donner comme tâche de les assister en leur fournissant des instruments. En particulier des instruments contre l’effet symbolique qu’exercent les « experts » engagés auprès des grandes entreprises multinationales.
[...] Les chercheurs peuvent aussi faire un chose plus nouvelle, plus difficile : favoriser l’apparition des conditions organisationnelles de la production collective de l’intention d’inventer un projet politique et, deuxièmement, les conditions organisationnelles de la réussite de l’invention d’un tel projet politique ; qui sera évidemment un projet collectif.
Voilà ici s'achève, avec mon dernier lecteur survivant (Maldoror, j'espère que c'est toi sinon tu vas m'entendre enfin...me lire), cette tentative de présentation qui est très partiale, ayant un habitus particulier et une vision peu homogène de l'oeuvre de Bourdieu.
N'hésitez pas à tout contredire et commenter, c'est fait pour !
(1)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Bourdieu#D ... ri.C3.A8re
(2)
Que suis-je ? Une entrevue avec Pierre Bourdieu. Isabelle Graw
http://www.homme-moderne.org/societe/so ... uesui.html
(3)
Pour un savoir engagé
http://www.monde-diplomatique.fr/2002/02/BOURDIEU/16120






et à te lire

