Bourdieu: ce que j'en pense. . .

Les grandes idées du monde

Messagede Ahmed le Mer Mai 24, 2006 00:41

Désolé de n'avoir pas été plus présent . . . C'est bête. D'autant plus que vous avez des propos intelligeants. Ca fait plaisir. Alors, je continue et j'envoie dans la rubrique Cinéma, ma réflexion sur ce sujet après avoir vu "Comme une image" des mêmes réalisateurs que "Le goût des autres".
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Bourdieu soutient que le jugement esthétique est toujours une question de distinction –qui consiste à séparer ce qui est supérieur de ce qui est inférieur. Ainsi, le bon goût est, en grande partie, défini négativement, en termes de ce qu’il n’est pas. « Les goûts, dit Bourdieu, sont sans doute avant tout des dégoûts, faits d’horreur ou d’intolérance viscérale (c’est à vomir’) pour les autres goûts, les goûts des autres.»
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Parce qu’il est ancré dans la distinction, le jugement esthétique joue un rôle extraordinairement puissant dans la reproduction des hiérarchies sociales. Le goût ne se limite pas à l’appréciation de ce qui est de bon goût, c’est aussi une désapprobation de ce qui est vulgaire (et, il s’ensuit, de ceux qui n’ont pas la capacité d’établir de telles distinctions).

Le bon goût confère à celui qui le possède un sentiment de supériorité presque inattaquable. Voilà la principale raison pour laquelle, dans notre société, des gens de classes sociales différentes n’interagissent pas librement les uns avec les autres. Ils ne peuvent pas supporter le goût des autres. Plus précisément, les gens qui occupent les échelons supérieurs de la hiérarchie sociale méprisent carrément tout ce qu’apprécient les gens qui leur sont inférieurs (le cinéma, les sports, les émissions de télévision, la musique, etc.).

«L’intolérance esthétique, nous rappelle Bourdieu, a des violences terribles. L’aversion pour les styles de vie différents est sans doute une des plus fortes barrières entre les classes: l’homogamie est là pour en témoigner.»
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Parce que le goût est ancré dans le sentiment de distinction, il s’ensuit qu’il n’est pas donné à tous.
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Ainsi, le «bon goût» s’oriente vers des styles plus inaccessibles, moins familiers. Le bon goût, en d’autres termes, est un bien positionnel. On ne peut le posséder que si beaucoup d’autres ne l’ont pas.
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Messagede Mara le Mer Mai 24, 2006 00:59

Merci de ces précisions Ahmed.
En lisant ton premier post je croyais que tu prêtais à Bourdieu les classements (que les gens font entre "bon" et "mauvais" goûts) qu'il analyse, on pouvait comprendre que Bourdieu cautionnait cela comme étant la norme à adopter.
Je ne comprenais pas bien. Ca ne me paraissait pas possible venant de ce sociologue, même si je le connais mal.

Le film que tu cites, "le goût des autres", est assez formidable à cet égard, car on se sent pris au piège par les personnages. On est très vite tenté de cataloguer dans les beaufs le personnage principal, et de placer les autres au-dessus de lui, quelque part entre le savoir et le bon goût.
Or, en définitive, aucun de ces personnages ne se révèle avoir le savoir social ( je ne sais pas trop comment l'exprimer, disons la capacité de laisser son mépris lié à la classe sociale de côté un tant soit peu avant de juger quelqu'un), ni même mériter notre estime. C'est assez peu subtil, ils passent d'admirables à grossiers en peu de temps.
Bien sûr, le film est construit de façon assez moralisatrice, puisqu'il nous invite, après nous être détachés de ces personnes, qui si haut placées et de bon goût qu'elles semblent, sont imbuvables ; et à faire un peu d'angélisme en ce qui concerne le personnage principal, comme en compensation de notre rire au début du film, lequel était plutôt tourné contre lui. On en ressort donc avec une bonne conscience affichable puisqu'on a su distinguer le bon du mauvais malgré les pièges tendus (j'ironise, mais il y a de ça dans cette sorte de montage en double face).

C'est un film que j'ai vu il y a longtemps, mais je le reverrais avec plaisir.
Notamment, je viens de lire ce que tu as posté ailleurs, parce que je pense en y ayant réfléchi un peu depuis, que ce film enfonce des portes ouvertes trop facilement et nous flatte avant tout. à revoir donc...
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Messagede Mara le Mer Mai 24, 2006 02:01

Ce genre de film est du petit lait quand il s'agit de démontrer que les bons sentiments sont toujours de mise.
Il y a les méchants -qu'on avait pas pris comme tels au départ- et le juste, qu'on ne savait pas admirable parce que non instruit (du fait de son appartenance sociale). Après nous avoir fait adhérer en premier lieu à un rejet du personnage du juste, la vérité est enfin révélée, il était l'homme à sublimer, celui d'entre tous qui fait du simple ouvrier (ici chef d'entreprise si je me souviens bien) l'incarnation du poète de l'ordinaire. Figure ô combien à la mode.

On passe ainsi d'un bord à l'autre et sans nuance -même si le film paraît nuancé- : l'ouvrier cache forcément un poète, un homme bon et qui sait vivre, lui.

Et puis, comme le film nous a fait culpabiliser de nos propres défaillances, puisqu'on a commencé à se moquer de lui, et qu'enfin nous sommes remis dans le droit chemin, on peut remercier le scénariste, se croire sauvé à peu de frais du racisme social, et surtout ne pas lui faire de critique.
C'est assez habile en effet. très intéressant en tout cas.

Leurs films procèdent tous de ce dévoilement progressif qui ouvre les yeux au spectateur trop obtu, le sauvant d'un naufrage dans le mauvais goût qui consisterait à penser l'homme simple comme dénué de beauté. C'est de la bonne conscience à pas cher.
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Messagede Ahmed le Mer Mai 24, 2006 02:16

"En lisant ton premier post je croyais que tu prêtais à Bourdieu les classements (que les gens font entre "bon" et "mauvais" goûts) qu'il analyse, on pouvait comprendre que Bourdieu cautionnait cela comme étant la norme à adopter."

J'écris tout cela, Mara, mais je ne sais pas exactement ce que prêche vraiment Bourdieu sur le sujet. J'ai de forts préjugés contre lui. Aussi, il fait partie de tout un monde de philosophes qui m'ont agacé par leurs sympathie envers le marxisme et l'athéisme, très lourd de l'époque. Et autres inconvénients, comme l'éducation. J'ai des notes sur le sujet que je partagerai avec vous, si le coeur vous en dit. Alors, à plus tard. Ahmed
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Messagede Ahmed le Mer Mai 24, 2006 02:24

Mara a écrit: On en ressort donc avec une bonne conscience affichable puisqu'on a su distinguer le bon du mauvais malgré les pièges tendus (j'ironise, mais il y a de ça dans cette sorte de montage en double face).


Entre temps, j'ai revu ce film, comme si c'était la première fois et je l'ai trouvé de loin supérieur et marrant que Comme une image. Mais je suis content d'avoir lu ce que tu écris à son sujet, car c'est vrai et je ne vois vraiment ces détails que maintenant que tu les décris.
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Messagede Mara le Mer Mai 24, 2006 02:33

Ahmed a écrit:J'écris tout cela, Mara, mais je ne sais pas exactement ce que prêche vraiment Bourdieu sur le sujet. J'ai de forts préjugés contre lui. Aussi, il fait partie de tout un monde de philosophes qui m'ont agacé par leurs sympathie envers le marxisme et l'athéisme, très lourd de l'époque. Et autres inconvénients, comme l'éducation. J'ai des notes sur le sujet que je partagerai avec vous, si le coeur vous en dit. Alors, à plus tard. Ahmed

Je comprends qu'on puisse avoir des préjugés contre Bourdieu.

mais il ne donnerait pas une définition du bon ou du mauvais goût, car justement il prétend ne pas donner de définition, ce n'est pas son propos, il se contente de remarquer la façon dont les gens définissent les goûts, et de traduire la façon dont il pense que l'on s'attribue ces notions dans certaines classes.

Evidemment, par contre coup, on peut se douter de la façon dont il conçoit la notion de "goût", mais si on peut le critiquer sans aucun doute, on ne peut pas lui attribuer des propos aussi directs, qui seraient justement ceux de la classe qu'il révèrerait le moins, puisqu'étant la classe élitiste. On ne peut quand même pas lui enlever ses tendances marxistes, ça serait malhonnête.

Evidemment, si tu veux nous faire partager tes vues sur Bourdieu c't'avec plaisir. :ok:
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Messagede Mara le Mer Mai 24, 2006 02:38

Ahmed a écrit:
Mara a écrit: On en ressort donc avec une bonne conscience affichable puisqu'on a su distinguer le bon du mauvais malgré les pièges tendus (j'ironise, mais il y a de ça dans cette sorte de montage en double face).


Entre temps, j'ai revu ce film, comme si c'était la première fois et je l'ai trouvé de loin supérieur et marrant que Comme une image. Mais je suis content d'avoir lu ce que tu écris à son sujet, car c'est vrai et je ne vois vraiment ces détails que maintenant que tu les décris.


J'essaie, parce que j'ai aimé ce film, de ne pas voir la même chose dans "un air de famille", mais là ce ne sont pas les mêmes réalisateurs puisque Jaoui et Bacri ont juste écrit le scénario, et le film tend volontairement à la caricature, ce qui le rend pour moi nettement supérieur (et je n'aime pas les comédies d'ordinaire, je suis mauvais public dans le domaine), on croirait avoir à faire à du Molière.
tout ça pour rectifier le tir et préciser que je rpends du plaisir à voir leurs films.
comme toi, je n'ai pas aimé "comme une image", il m'a ennuyé, en fait, il est plat ce film. Et je me méfie du sentiment que j'avais en sortant du "goût des autres", le sentiment de la révélation je le trouve toujours suspect quand j'y repense après coup. Mais sur le moment, j'ai aimé.
Et je crois que c'est surtout ce qui me fait le trouver intéressant, ce film, car malgré tout il est habile.
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