de silence le Jeu Aoû 17, 2006 04:17
J’ai une amertume à vous confier, un regret, une mission inachevée. C’est l’histoire de Patrick, un être comme vous et moi.
Il est né en Algérie, durant la guerre d’indépendance. Il a peu de souvenirs de cette époque sauf ceux avec lesquels il jouait avec son frère André de 8 ans son aîné. Il se souvient qu’il montait sur ses épaules et galopait ainsi dans les champs dans d’éternels éclats de rire. C’étaient tous deux, deux petits bonhommes se balançant des pommes, insouciants du monde alentour. Puis un jour vers 14 ans, André tomba malade, une pneumopathie à ce qu’ils disaient. Finis les courses dans les champs, finis les éclats de rire, maman et papa veillaient sans cesse le gamin.
Ca allait de mal en pire mais Patrick, lui, ne comprenait rien. Puis ce fut fini, André était parti "dans le ciel" laissant là son petit frère de 6 ans.
Tout s’est emmêlé ensuite, il a fallu partir au plus vite, revenir en France en laissant tous les meubles sur une charrette précédemment apprêtée …
Ils sont arrivés en Bretagne, Patrick a découvert sa nouvelle école et tout allait bien, sauf maman. Elle pleurait tout le temps.
Elle avait mis dans le salon, une bougie devant la photo d’André et restait une éternité à prier. Les Noëls et les anniversaires étaient toujours tristes. Et cela a duré tout le temps, jusqu’à ce qu’il devienne un homme.
Un bel homme, je puis vous assurer, avec un timbre de voix si suave et si grave qu’il faisait chavirer tous les cœurs lorsqu’il chantait à la guitare ses compositions. Il aimait à organiser des fest-noz ou partir faire de la voile, avec les copains.
Pendant plusieurs années, il fût infirmier avec une compassion toute particulière pour les enfants. Ensuite, il devînt professeur et c’est là que je le rencontrai. Je l’ai aimé tout de suite, secrètement, une fan parmi les autres. Puis, j’ai eu cette folie, une fois, de l’embrasser dans un recoin sombre, un baiser aussi léger que l’intensité était extraordinaire. Et à l’approche des vacances, alors qu’on ne se disait mot, en un ultime élan, nous décidämes de nous retrouver l’été. Mais, ni l’un ni l’autre avons eu le courage d’appeler et c’est avec tristesse que je reprenais et terminais ma formation.
....
Quatre années étaient passées lorsque je suis entrée dans ce troquet, un hiver. Au comptoir, je commande mon café et suis intriguée par un personnage, que je vois de dos, en compagnie d’une flopée de pochetrons. Il me semble reconnaître une voix mais c’est très imprécis. Alors, il se retourne et je le vois, lui, Patrick ! Mon cœur fait un bond et je vais aussitôt le rejoindre. Enivré de bière, son visage est bouffi, je devine qui vacille légèrement. Ses yeux bleus vitrés me regarde étrangement, il ne me reconnaît pas.
Alors dans mon exaltation du moment, je lui rappelle le centre de formation, les TP, les évaluations, tout-presque ... Et en un instant, je vois l’étincelle qui me révèle qu’il se souvient du baiser volé …
Ce qui est paradoxal, c’est qu’au début, je ne me suis pas rendue compte de sa situation. Il était resté comme dans mon souvenir, philosophe, compréhensif, des yeux intelligents, cachant sa sensibilité sous des dehors altiers, et toujours cette même voix grave et sensuelle, qui me berçait à l’abandon. Je le revis chaque jour et découvrit progressivement l’horreur de son devenir. Il avait perdu son travail et vivait dans un hôtel miteux, avec un compagnon de fortune. Chaque jour, il s’enivrait de bière ou de vin et qu’importe s’il tombait à terre. Il ne voulait plus lutter. Il était une "souche sans racines" comme il disait, il voulait être aimer – comme André - avec cette même ferveur et cette même fidélité. Il voulait qu’on le ritualise ... aussi.
Il me présenta quelques pochards –celui-ci avait été architecte autrefois, cet autre qui ne se remettait d’avoir perdu son aimée, cet autre encore, artiste peintre-
Je l’ai écouté des heures et des heures, des nuits entières même ! me raconter les mêmes tourments, son enfance partagée avec un fantôme que toute la maisonnée adulait.
Mais moi, je voulais qu’il réagisse ! qu’il redevienne l’homme qu’il avait été. Alors je lui trouvais des emplois et ai sollicité la contribution de chacun, et même d’un médecin quand j’y repense, pour m’écrire des courriers. Rien n’y a fait ! Il ne pouvait pas, il ne voulait plus redresser son dos, relever la tête. Ce monde lui semblait absurde et savait fort bien me l'argumenter.
Puis un jour, il est parti, en Bretagne où ses parents vivent encore. Il est parti retrouver les champs où librement il pourrait gambader, comme autrefois, avec son frère André.
J’ai su, plus tard, qu’il était devenu un vrai clochard ….
Voilà mon amertume, je n'ai pas su l'aider quand il était encore temps ...