Un des champions les plus extravagants que le tennis ait chéris tire sa révérence à l'US Open, dès cette semaine, dans un dernier tour de piste.
Christian Despont
Lundi 28 août 2006
Premier réflexe: la méfiance. Incrédulité, à tout le moins, devant cette petite frappe au nom de scène ridicule, «le kid de Las Vegas», débarqué dans des postures de dépuceleur de conventions, crinière peroxydée et shorts en jeans, sans jugeote ni autre prétention que la sienne. «Ce gars n'est qu'un punk», a vomi Jimmy Connors. Vingt ans plus tard, l'hommage rétrospectif dégouline de dévotion. La chronique salue un champion follement aimé, un mutant, auréolé d'une tonsure de bonze tibétain et d'un halo de noblesse; bon père, bon mari, bon prince.
La vox populi l'a toujours aimé plus que de raison. Bien davantage, en cela, que Pete Sampras, premier de classe obligatoire, dont Agassi fut l'unique contrariété. Mats Wilander, témoin occasionnel, confesse: «Andre a tout connu: la gloire, le déclin, le retour. Son parcours dans le tennis est symbolique de la vie. Pourquoi les gens l'ont-ils toujours préféré à Sampras? Très franchement, au-delà de ses coups magnifiques, Pete m'ennuyait. Il n'avait rien d'un héros.»
Pete Sampras, arbitre des élégances, garçon de bonne éducation, a régné en sourdine pendant plus de six ans, avec un souverain mépris des vanités et une peur panique de la célébrité. Il s'est contenté d'avoir du génie et d'en disposer à loisir, sans attendre d'autres dividendes que la victoire, une multitude de victoires. «Je ne suis heureux que si je suis le meilleur», avait-il coutume de dire. L'était-il? Le meilleur de l'histoire, certainement. Heureux, peut-être. C'est une autre histoire...
Agassi, lui, a «saisi la chance de vivre d'autres vies», dont certaines furent peu recommandables. Vies monacales ou dissolues, aux pieds de Nick Bollettieri ou au bras de Barbra Streisand, sur des voies royales ou des chemins de traverse. Vie dédiée au tennis, sans y voir un sacerdoce mais un Graal, par la volonté d'un père farouchement opiniâtre. Père d'origine iranienne qui, en 1952, boxe pour sa terre natale aux Jeux olympiques de Londres. Père émigré à Las Vegas, modeste croupier qui, dimanche après dimanche, construit un court de tennis dans le préau familial, à l'aide de gros bras recrutés en ville pour cinq dollars l'heure.
Mike Agassi a éperonné sa multitude avec semblable vigueur. De ses quatre enfants, Rita fut la première à percer dans le tennis: elle épousa Pancho Gonzalez, de 32 ans son aîné, dès sa majorité. Papa voulut engager un tueur à gages pour éliminer le gendre sulfureux, notoirement volage et irascible. Il y renonça. A contrecœur. Au final, seul Andre a développé des aptitudes - certes providentielles - avec entrain et ingéniosité. Mike lui attachait une raquette de ping-pong à la main et fixait une balle au-dessus de son landau pour que, entre deux coups de cuillère à pot, bébé s'essaie au retour de service. «Je ne remercierais jamais assez mon père. J'ai tant aimé le tennis que, souvent, j'ai dormi avec ma raquette sous l'oreiller.» Sa mère, couvrante et casanière, n'eut jamais d'autre préoccupation que de savoir quand il rentrerait à la maison.
Il en est parti à l'âge de 13 ans, pour intégrer l'académie Bollettieri. Aujourd'hui encore, il marque une distance avec l'idéologie du champion éprouvette, où il fut élevé dans le culte de la gagne, en soldat de l'excellence, selon le principe de causalité. «Meilleur j'étais, mieux j'étais traité. Tout tournait autour de la performance. J'ai obtenu de bons résultats très vite parce que, précisément, c'était pour moi le seul moyen de quitter l'académie.» A 17 ans, il remporte son premier titre ATP. Il tape fort et sans relâche. Au vestiaire, il dresse une garde prétorienne entre lui et les masses laborieuses. Il s'y croit déjà. Il n'y est pas du tout. «Un moment, je pensais gagner à chaque fois que je montais sur le court.» Il attend quatre ans pour fêter Noël en numéro un mondial.
Aujourd'hui encore, Agassi regrette son adolescence cabotine. Il ne se pardonne pas une campagne publicitaire pour Canon, malencontreusement intitulée «L'image est tout». A travers lui, une nouvelle dialectique de l'idolâtrie sportive est née, assujettie à quelque singularité subsidiaire, quitte à forcer le trait. Le kid dans son jet privé, moitié show-biz moitié nabab. Le kid l'écume aux lèvres, pressé d'en découdre. Le kid en chapeau haut de forme, dandy de petite vertu. «J'ai réalisé quelques campagnes désastreuses, dont certaines ne ressemblaient pas à ce que j'étais vraiment.» Certes, la star n'était pas pressée de domestiquer ses exubérances d'amuseur public, le champion n'avait pas envie d'une carrière ascétique, pas envie de cette «prison mentale» dont parle Sampras avec convulsions.
A sa manière, Agassi a investi la caste des gladiateurs en col blanc avec des outrecuidances vaguement étudiées, en précurseur de l'insubordination. Hâbleur, un rien mauvais garçon, il était la personnalité effrontée dont un public aux aspirations diverses éprouvait le besoin de s'enticher. Il était le chantre de l'extravagance, le dépositaire du rêve américain, l'alibi que le tennis espérait secrètement - honteusement? - pour s'encanailler enfin.
Alors «Dédé», grisé, s'est acoquiné à son tour. Il a découvert l'errance et les petits matins blêmes. Il a perdu le désir de régner, repu de déférence, perclus de rondeurs éloquentes, vautré sur des revenus confortables - dont un contrat de 100 millions de dollars avec Nike. Il a picolé, péroré, déconné. Il a fini par ne plus supporter l'image que lui renvoyaient les écrans de télévision, puis son propre miroir. «J'ai côtoyé la drogue et l'alcool. J'ai réagi à temps.» «Mon seul bon résultat, cette année, fut mon mariage avec Brooke Shields», déclare-t-il en 1997, happé par l'actrice dans les alcôves de Hollywood.
Le travail, la ténacité, la gloire, la décadence, le retour. La vie. «Les gens l'aiment parce que, d'une certaine façon, ils se retrouvent dans son vécu», estime le chroniqueur américain Bud Collins. Agassi a rejailli de la 141e place mondiale, de l'indifférence et du néant; sans Brooke Shields qui l'avait éconduit. Il a sué sang et cocktails dans un combat d'arrière-garde, long et mortifiant, contre tous les crève-la-faim de la population tennistique. Naissance d'un nouvel Agassi. Là, l'image dit tout: les petits pas s'accélèrent encore, comme si, désormais, il n'y a plus de temps à perdre. La tenue est immaculée, la toison rare, la gestuelle sobre - voire parcimonieuse.
Pas d'esbroufe ni de pitreries. L'idole n'accorde même plus l'aumône d'une œillade aux midinettes qui, dans les gradins et les couloirs, couinent son nom avec ferveur. Le joueur devient le premier joueur à frapper la balle tôt après le rebond, à utiliser le retour de service comme un instrument de contre-attaque. Son autorité dans l'échange devient une marque de fabrique.
En 1999, Agassi remporte Roland-Garros. Personne avant lui n'avait triomphé sur les quatre revêtements du Grand Chelem. «J'ai su ce jour-là que je n'aurais plus jamais de regrets sur ma carrière. La finale est un peu l'histoire de ma vie: je suis revenu de deux sets-zéro pour triompher à l'arraché. Travailler, chuter, s'accrocher, essayer toujours; revenir enfin.»
Depuis, Agassi vit reclus dans un cénacle d'alliés fidèles. Sa notoriété a insinué une paranoïa des imposteurs. Son frère Philipp, cité par le New York Times, raconte la mutation avec tendresse: «A 18 ans, Andre a acheté une Lamborghini et une Corvette, puis trois ou quatre Porsche. Maintenant, il roule en minivan et ça lui va bien. Dans leur maison, à Steffi [Graf, son épouse] et à lui, il n'y a aucune ostentation; pas de trophées au salon, pas de photos sur la cheminée, rien.»
Débarrassé de Sampras, Agassi s'est installé au sommet jusqu'à l'avènement de Federer, «le joueur le plus intransigeant que j'aie jamais affronté». Au gré des vicissitudes de son existence, le kid a acquis le sens du devoir et l'orgueil des conquérants. Il a suscité une empathie irrationnelle dans tous les pays, auprès de tous les parterres, même les plus hostiles à ses inconvenances inaugurales. Andre Agassi, 36 ans, est devenu un champion universel, de ceux qui ont élevé la confrontation sportive au rang d'épopée. «Il existe une connivence, un lien invisible, mais très fort, entre tous ceux qui ont vécu la compétition de manière intense. Nous sommes différents, mais nous nous reconnaissons d'entre tous. Nous sentons chez l'autre, nous voyons dans son regard que lui aussi a connu «ça»: travailler dur, entrer dans l'arène, affronter les attentes.»
Le temps achèvera de dissiper quelques inepties résiduelles, les «tout ou rien» de l'image. Gil Reyes, préparateur physique, garde du corps et ami indéfectible: «Peu de gens soupçonnent qu'Andre est une bête de travail. Tous les 1er janvier à 9 heures, il me réveille pour arpenter les collines de Las Vegas au pas de course. Quand il a compris la supériorité athlétique de Becker, il a tout remis en question et a pris 12 kilos de muscles en dix-huit mois.»
Jim Courier, ancien rival, consultant TV: «Ses analyses sont d'une profondeur et d'une intelligence rare.» Andy Roddick, héritier désigné: «Andre dit toujours «s'il vous plaît» et «merci» aux chauffeurs qui le transportent. Il connaît tous les portiers par leur nom. Personne n'a idée du nombre de raquettes qu'il «oublie» expressément aux vestiaires, à l'attention des concierges.»
Le champion donnera son dernier baiser à la foule au soir de son élimination à l'US Open. Demain, dans quelques jours, bientôt. Déjà. Il a refusé une cérémonie en son honneur. Tout cela n'a plus beaucoup d'importance. «Je veux passer le restant de mes jours à rendre à la vie ce qu'elle m'a donné.»
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