De la tristesse du safari où l’envergure des instincts ne dépasse pas le volume d’une voiture ? Fusse-t-elle dénommée tout terrain. Foutre non, un safari, un cirque tout au plus. L’endroit semble représenter prétentieusement le monde de la jungle mais se veut tristement replié sur lui-même et conditionne la vie de ceux qui s’égo-sillent sans un souffle, à force de s’y débattre au diamètre du chapiteau. Et encore. Quelle vie ! Je ne parle pas d’un cirque moderne où l’emploi des animaux déployant les moyens de mettre en avant l’acharnement du dompteur comme une spécificité remarquable est jugé inadmissible au regard des conditions d’existence animale. Non, je parle de tout le pathétisme et le triste sort d’un cirque. Celui que beaucoup nommeraient ringard aujourd’hui. Celui où de tortueuses tortures celles que le maître inculque jour après jour inlassablement sous prétexte d’aimer les (plus) bêtes (que lui) ne servent qu’à renforcer son égo.
Oh, son but initial fut pourtant marqué d’une griffe d’envergure celle qui légitimise la reconnaissance de son entourage ; celui d’aimer les animaux et de leur porter des soins. Ses soins ? Et c’est là où la bassesse blesse. Tous ces agissements ne font que camoufler sa peur, celle qui le rattrape inlassablement tant il croit l’avoir dompté et s’enorgueillit de son rôle qu’il juge indispensable tant il se pense « lion lui-même », grimant les manipulations de sa mesquinerie sous des allures de maestro. Le fouet à la main, sa dictature à lui n’a pas d’envergure, elle n’est que dictat des autres et torture camouflée au rang des bons soins.
La force de ce dompteur est avant tout de sembler humble. Il aurait pu être illusionniste mais la seule magie qui lui semble intéressante est la mise en scène de son autorité. Aussi son illusion la plus habile sera le maintien de son apparente humilité. Son numéro, préserver quoiqu’il arrive cette illusion d’humilité face au public ; il est pourtant plus rusé qu’un chimpanzé de bazar et dissimule un égo démesuré sous son travestissement de pacotille. Cet égo, celui du faible qui ne veut baisser les bras, qui perdure et dompte plus puissant que lui. Fi de la métaphore de ce faible en puissance, maître du forum ; ce forum « fermé aux invités » n’ayant de forum que le nom (et le Non) n’est pas un forum, tout au plus la vitrine d’un commerce -non pas petit car pour ceux-là j’ai encore quelque respect- mais mesquin car voué à l’asphyxie tant il ne vit pas pour sa clientèle ou sa relation à l’extérieur, mais pour l’orgueil d’exhiber sa marchandise au regard des autres sans le sens de l’hospitalité ; un méli-mélo de mots où les égos dégagent une odeur de fauves n’ayant connu l’ivresse de l’horizon qu’à travers des barreaux.
Pile de clones. Face de clown. A quand l'ouverture des cages où les tigres commencent déjà à se griffer entre eux pour mesurer de ce qui leur reste de leur instinct de chasseur ? Au final, je leur préfère et de loin, les fourmis tant une fourmilière semble plus vaste car ces fourmis ne craignent pas d’être piétinées par le pied qui ruinerait leur monde d’un coup de talon. Le lion de cirque, si. L’ennui chez les fauves est qu’ils se sentent puissants, mais le seront-ils vraiment si on leur accordait l’angle même minime de la jungle des possibles. Ils ne sont libres que dans l’illusion, l’espace que leur piètre dompteur leur accorde. Celui-ci n'ouvrira sûrement jamais les cages de peur de perdre la face qui le désigne maître de ces lieux ; je regarde cet attristant spectacle où la mièvrerie de la mise en scène met en exergue la liberté du seul spectateur. Au moins celui-ci peut s’enfuir s’il s’attriste du spectacle de cette gesticulation imbécile. Les fauves ne feront que chuter de leur tabouret et reprendront le chemin de la geôle qu’ils eurent l’illusion de quitter le temps de rentrer en piste.
Et dire que j’y enviais ma place avant que le dompteur ne m'élise "mauvaise lionne de l'année". Me voilà donc libre. Même si cela me déboussola un court moment tant je ne fus habituée qu’à obéir aux invectives et aux ordres intimés chaque jour par le patron, me maintenant dans un carcan que trop étriqué, celui de la punition récompense selon que je me rebiffais, ou acceptais les faits par lassitude, quant à ce que je devais faire ou non, pour plaire au public soit pour glorifier mon tortionnaire en strass. Insinueuse torture qui finit par métamorphoser la lionne en docile caniche de tribunes. Même si cela peut désarconner quelque peu au début, me voilà donc libre. Libre de retrouver la nature. Par là-même, ma nature.



