Comme je l’ai indiqué dans ma présentation je suis d’origine corse par mon père et vendéenne par ma mère.
En 1935 mon grand père décida d'aller à Soccia, son village natal, qu'il n'avait pas revu depuis 1880. Il décida également de m'emmener avec lui.
Nous avons pris le train à la gare de Lyon, un soir du début juillet. Le jour suivant, dans la soirée, nous embarquions à destination d'Ajaccio sur le paquebot "PASCAL PAOLI". Nous avions une cabine à deux couchettes superposées. La traversée dura 13 heures. Un peu avant le lever du jour nous sommes montés sur le pont. Les côtes Corses n'étaient pas encore en vue mais déjà nous percevions les senteurs du maquis. Un peu plus tard nous sommes entrés en rade d'Ajaccio et, bientôt, nous étions à quai.
C'était la première fois que je venais dans une région Méditerranéenne. La mer, la montagne, les palmiers, tout cela me semblait magnifique. L'oncle François, frère de mon grand-père, ainsi que des amis corses revenus au pays après une carrière sur le continent, nous attendaient à la descente du bateau. Ce fut l'embrassade générale ...
Nous allâmes ensuite fêter ces retrouvailles à la terrasse d'un café du cours Napoléon. La conversation était générale. Tous avaient des souvenirs à rappeler, des anecdotes à raconter. Je ne comprenais rigoureusement rien car tout cela était dit en "patois" corse ( maintenant il faudrait parler de « langue corse »).
Dans la soirée nous primes l'autocar pour Soccia. Grand père y retrouva des amis ou cousins, la conversation reprit de plus belle. Entre Ajaccio et Soccia il y avait 70 km. Quatre heures étaient nécessaires pour faire le trajet, compte tenu de l’état des routes de montagne, du véhicule utilisé et, surtout, des nombreux arrêts en cours de route.
En quittant Ajaccio il y avait une longue montée jusqu'à Calcatoggio ; puis ensuite une longue descente, suivie d'une route en corniche bordant la mer, jusqu'à Sagone, petit port au fond d'un golfe magnifique. Puis nouvelle montée, par une route sinueuse et accidentée, jusqu'à Vico, village typique, aux rues étroites, dans lesquelles le car passait difficilement. Ensuite la route, de plus en plus étroite, serpentait dans les châtaigniers avant d'atteindre Guagno les Bains, puis Poggiolo et enfin Soccia, dans un cadre splendide.
En arrivant dans son village natal grand père était très ému. Nous sommes montés au lieu dit "L'Ombriccia" où était située, au milieu des châtaigniers, la maison familliale. Nous étions attendus par les membres de la famille. Les voisins et voisines étaient présents. Parmi eux il y avait un ancien camarade de jeunesse de mon grand-père. C'était un berger un peu poète et chanteur surnommé Tchégata. Il serra mon grand père dans ses bras. Ils ne s'étaient pas revus depuis 55 ans.
Dans la famille tout le monde parlait français, sauf les anciens. Cependant dans la vie courante on ne s'exprimait qu'en patois corse. Nous étions hébergés chez l'oncle François.
L'oncle était très exigeant pour ce qui concernait l'eau de consommation. Celle ci devait obligatoirement venir de la source « I’Uccinu » réputée la meilleure du village. J'étais chargé d'aller y remplir la cruche, ce dont je m’acquittais de bonne grâce. Cependant certains jours l'endroit était fréquenté par nombre de garçons et filles habitant le village ou venant du continent. Comme je ne comprenais rien à leur conversation, puisque celle ci avait lieu en patois, j'avais parfois l'impression désagréable, moi "le Parisien", d'en faire les frais. Pour échapper à ce malaise je trichais maladroitement en allant à la source « u Futanellu » généralement déserte. Malheureusement l'oncle savourait l'eau de sa source préférée comme il l'aurait fait avec un vin d'appellation contrôlée. Ma supercherie était rapidement découverte, ce qui me valait d’être sérieusement rabroué.
Par rapport aux jeunes du village j'étais un peu discrédité par le fait que je n'avais jamais fumé. Afin de remédier à cela je résolu de faire un essai en secret. Je pris des feuilles de tabac (entières) dans le pot à tabac de l'oncle. Puis je confectionnai un cigare en roulant ces feuilles dans du papier de journal. Muni de cet excellent "Havane" j'allai me cacher en contrebas de la terrasse. Sur celle ci, installés sur un banc, conversaient quelques uns des membres de la famille. J'allumai le "Havane" et commençai à en tirer des bouffées ... Malheureusement pour moi les occupants de la terrasse, voyant monter des volutes de fumée, se déplacèrent afin de voir quelle en était la cause. En m’apercevant un de mes cousins descendit, me prit par l'oreille et me traîna devant mon grand père et mon oncle. Ceux-ci m'accablèrent de reproches. En plus je fus sérieusement malade. Cet incident fut cependant bénéfique pour moi : je fus définitivement, pour la vie, dégoûté du tabac.
Cordialement.
Le village de Soccia.




