Un animateur de Radio Tilos fustige à l'antenne la religion chrétienne. L'extrême droite s'empare de l'affaire et crie au «complot juif».
Qui aurait pensé que Radio Tilos, première radio indépendante née après la chute du communisme et symbole de la démocratie, serait aujourd'hui en danger ? Pourtant Tilos («interdit», en hongrois), ancien média pirate qui émet sur une partie de Budapest, est dans l'oeil du cyclone. La droite et l'extrême droite l'accusent d'être au coeur d'un «complot juif» contre la chrétienté.
Tout commence quelques semaines avant Noël, lorsque les militants de Jobbik, une nébuleuse d'extrême droite qui s'est muée en parti en 2003, placent des croix dans la rue pour protester contre le chandelier à sept branches que la communauté juive de Budapest installe en plein air à l'époque de la Hanoukka (fête des Lumières). Mais les croix choquent les Budapestois. La très conservatrice Eglise catholique observe qu'elles évoquent plutôt la pâque chrétienne que la naissance de Jésus.
Morale. Sur l'antenne de Tilos, on critique l'action de la droite radicale. La radio associative, ouverte à toutes les minorités (homosexuels, tsiganes...), a gardé le ton provocateur de ses débuts en 1991. Animée par des bénévoles artistes, journalistes, ou simples citoyens qui dialoguent avec le public par téléphone ou SMS , la station, très prisée chez les jeunes, privilégie la liberté de parole.
Une émission du 24 décembre met le feu aux poudres. Un animateur ivre fustige la religion chrétienne et sa morale contraire à l'épanouissement. «J'exterminerais volontiers tous les chrétiens», s'emporte-t-il, avant d'admettre aussitôt qu'il est allé trop loin. La direction de Radio Tilos suspend l'émission, congédie l'animateur, et s'excuse le 26 décembre.
La Fidesz (droite conservatrice, opposition), de l'ex-Premier ministre Viktor Orban, exige la fermeture de cette radio «antichrétienne». Le 11 janvier, l'extrême droite, non représentée au Parlement, mobilise plusieurs milliers de manifestants devant les bureaux de Tilos. «Fichez le camp en Israël», clament des affiches tandis qu'une poignée d'intellectuels stigmatise un «complot juif contre le monde chrétien». Les manifestants huent la coalition gouvernementale, dominée par le Parti socialiste (ex-communiste) «A bas ce gouvernement de juifs !» , et brûlent un drapeau israélien. La police ouvre une enquête, mais celui qui a mis le feu au drapeau déclare avoir absorbé à son insu un bonbon contenant de la drogue, et ne se souvenir de rien. Les juges ne bronchent absolument pas.
La campagne contre Tilos culmine avec de lourdes sanctions infligées par l'ORTT, l'autorité de régulation de l'audiovisuel, où siègent les représentants des partis: interdiction d'émettre pendant un mois, arrêt de financement public pour six mois, et, à la prochaine incartade, la station perdra sa fréquence. Seul le représentant du parti libéral (Alliance des démocrates) s'est opposé aux sanctions. En votant avec la droite, les délégués socialistes ont sacrifié Tilos.
La direction de la radio a fait appel de la décision. Jamais un média n'a fait l'objet d'un tel blâme. «Il est ahurissant qu'un incident aussi ridicule soit devenu le sujet politique numéro un. Pendant ce temps, sur les ondes de Pannon Radio (média d'extrême droite, ndlr) et même à la radio publique, les juifs sont traités de "Galiciens" (une région entre Pologne et Ukraine, ndlr) et les tsiganes d'hommes "à la peau sombre". Mais l'ORTT n'y a jamais rien trouvé à redire», s'indigne György Palos, cinéaste et membre de la direction de Tilos.
«Bruyante». La droite avait toléré, et parfois encouragé, les voix de l'antisémitisme sur les ondes quand elle était au gouvernement. Parvenue au pouvoir en 2002, la gauche socialo-libérale n'a rien fait pour y mettre un terme. Le politologue Pierre Kende estime que «la gauche n'a pas le courage de ses convictions. Et a peur d'être taxée d'antilibérale. La droite, elle, ne s'est jamais vraiment distancée de l'extrême droite». Pour le chercheur, cette dernière est «bruyante, mais peu nombreuse ; en Hongrie, l'antisémitisme populaire est moins important qu'en Autriche ou en France. La grande différence est que le gouvernement, les intellectuels et les médias français condamnent l'antisémitisme. Rien de tel ici, en Hongrie, où il continue à laisser son empreinte dans les institutions et la vie politique».
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